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Fenêtre #5

Les Fenêtres sont une série de textes inspirés de scènes croisées dans la vie réelle, attrapées au vol dans l'intimité d'inconnus, autour desquelles je brode une courte histoire.

L’avantage des plages océaniques de la côte atlantique, c’est que leur longueur et leurs portions d’abord parfois difficile - qui demandent un soupçon de courage et de dextérité pour s’aventurer à la baignade par delà les cailloux et les vagues - laissent toujours le loisirs aux asociaux de se dégoter un coin de tranquillité, dans l’espoir de n’y entendre que le bruit du ressac plutôt que celui de ses semblables.

C’est selon ces critères qu’un milieu d’après-midi, le parasol est planté à l’abri du vent, au pied d’une digue artificielle construite à l’aide de gros blocs rocheux noirs, aussi loin que possible des autres vacanciers.

Néanmoins, et malgré l’excellence du choix du spot, le calme est finalement troublé par la voix portée d’un homme d’une petite trentaine, qui apparaît au sommet de la digue en question, sur laquelle il a choisi de se percher, sans doute à la recherche d’un peu de réseau. Aucunement dérangé par notre présence, qu’il ne remarque probablement même pas - ou alors il remarque mais s’en fout royalement, peut être même ressent-il une pointe de satisfaction à se faire entendre - il braille sa conversation téléphonique, en haut parleur, avec une élocution digne de la branche la plus bourgeoise de ma famille (je mets d’ailleurs une pièce sur la provenance bordelaise de l’individu. Quant à sa profession, je n’ai aucun mal à troquer son maillot-bermuda et sa casquette contre un costard de financier ou d’assureur).

« Voilà que Maman a fêté ses 61 ans » Avec un soupir dans la voix du genre qu’un parent aurait pour souligner que le temps file bien trop vite quand il constate l’avancée en âge de sa descendance, ce qui donne un aspect désaxé à l’information.

« D’ailleurs tu veux peut être lui souhaiter de vive-voix? MAMAN! MAMAN! »

Il disparaît promptement avant de retrouver mon champ de vision quelques mètres plus bas, proche de l’eau, accourant téléphone à la main vers sa mère. Celle-ci est installée telle une sirène sur un rocher pour une séance photo dirigée par ce qui semble être son second fils. Le chapeau de la mère refuse de tenir en place face au vent, et elle peine à se donner l’air confortable sur des rochers que je sais coupants parce qu’ils m’ont écorché les pieds un peu plus tôt dans l’après-midi.

Maintenant que la scène m’a bruyamment détournée de mon roman, et parce qu’en moi se battent systématiquement en duel ma misanthropie et mon intérêt pour l’observation des gens, je ne sais faire autrement que de les regarder.

Les vœux d’anniversaire souhaités, la séance photo reprends son cours ainsi que la conversation téléphonique, son auteur de nouveau perché au dessus de ma serviette. Il s’agit d’une sombre histoire de tentative d’arnaque à l’installation de la fibre par des démarcheurs a domicile chez l’interlocuteur qui semble âgé (son grand-père?). 

« Tu ne t’es pas fait berner! Je te félicite »

Là aussi le ton paternaliste me surprends dénotant une nouvelle inversion générationnelle. 

Je pense que les personnages et les dialogues de ce morceau de vie semblent avoir été écrits pour une comédie française à grand succès.

De retour auprès de sa mère et de son frère, la plage a droit à un remake résumé de l’échange téléphonique avant qu’ils ne décident de tenter de se tremper.

La mère attrape alors une minuscule bouée à fleurs qui me fait chercher des yeux une progéniture de moins de 6 ans avant de comprendre, alors qu'elle la passe autour de sa taille, que la bouée lui est destinée. L’image est cocasse: mère ainsi affublée et fils s’avancent dans l’océan main dans la main à travers un hostile champ de cailloux qui les fait trébucher à chaque pas. On dirait un père et sa fille, sauf que l’enfant est soixantenaire, les rôles sont définitivement inversés. 

Dès qu’elle est assez loin du bord pour espérer ne pas perdre un bout de postérieur sur les rochers qui affleurent, la mère finit par s’allonger dans l’eau, portée par sa minuscule bouée à fleurs et toujours agrippée à la main de son fils, comme si elle craignait de se voir emporter par les flots. 

Lui campe droit debout sur ses cailloux immergés, le regard planté vers l’horizon. Sa main sécurise la flottaison de sa mère qui, à chaque fois qu’une vague la bouscule un peu, pousse un cri strident et immature qu’aucun plagiste alentour ne peut ignorer.

Je me prends à être fascinée par l’opposition drastique entre ma recherche éperdue de solitude et leur incapacité à se faire discrets, voire peut-être leur goût pour l’attention qui leur est portée alors qu’ils jouaient leur acte théâtral devant nous (je ne suis clairement pas la seule à les regarder). Si c’est effectivement ce qu’ils espéraient, c’est réussi, ils m’ont volé mon silence et mon attention, sans que je ne puisse m’y opposer. 

L’agacement initial a toutefois laissé place au plaisir d’avoir une nouvelle scène improbable à ajouter à ma collection. 

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