Les Fenêtres sont une série de textes inspirés de scènes croisées dans la vie réelle, attrapées au vol dans l'intimité d'inconnus, autour desquelles je brode une courte histoire.
L’avantage des plages océaniques de la côte atlantique, c’est que leur longueur et leurs portions d’abord parfois difficile - qui demandent un soupçon de courage et de dextérité pour s’aventurer à la baignade par delà les cailloux et les vagues - laissent toujours le loisirs aux asociaux de se dégoter un coin de tranquillité, dans l’espoir de n’y entendre que le bruit du ressac plutôt que celui de ses semblables.
C’est selon ces critères qu’un milieu d’après-midi, le parasol est planté à l’abri du vent, au pied d’une digue artificielle construite à l’aide de gros blocs rocheux noirs, aussi loin que possible des autres vacanciers.
Néanmoins, et malgré l’excellence du choix du spot, le calme est finalement troublé par la voix portée d’un homme d’une petite trentaine, qui apparaît au sommet de la digue en question, sur laquelle il a choisi de se percher, sans doute à la recherche d’un peu de réseau. Aucunement dérangé par notre présence, qu’il ne remarque probablement même pas - ou alors il remarque mais s’en fout royalement, peut être même ressent-il une pointe de satisfaction à se faire entendre - il braille sa conversation téléphonique, en haut parleur, avec une élocution digne de la branche la plus bourgeoise de ma famille (je mets d’ailleurs une pièce sur la provenance bordelaise de l’individu. Quant à sa profession, je n’ai aucun mal à troquer son maillot-bermuda et sa casquette contre un costard de financier ou d’assureur).
« Voilà que Maman a fêté ses 61 ans » Avec un soupir dans la voix du genre qu’un parent aurait pour souligner que le temps file bien trop vite quand il constate l’avancée en âge de sa descendance, ce qui donne un aspect désaxé à l’information.
« D’ailleurs tu veux peut être lui souhaiter de vive-voix? MAMAN! MAMAN! »
Il disparaît promptement avant de retrouver mon champ de vision quelques mètres plus bas, proche de l’eau, accourant téléphone à la main vers sa mère. Celle-ci est installée telle une sirène sur un rocher pour une séance photo dirigée par ce qui semble être son second fils. Le chapeau de la mère refuse de tenir en place face au vent, et elle peine à se donner l’air confortable sur des rochers que je sais coupants parce qu’ils m’ont écorché les pieds un peu plus tôt dans l’après-midi.
Maintenant que la scène m’a bruyamment détournée de mon roman, et parce qu’en moi se battent systématiquement en duel ma misanthropie et mon intérêt pour l’observation des gens, je ne sais faire autrement que de les regarder.
Les vœux d’anniversaire souhaités, la séance photo reprends son cours ainsi que la conversation téléphonique, son auteur de nouveau perché au dessus de ma serviette. Il s’agit d’une sombre histoire de tentative d’arnaque à l’installation de la fibre par des démarcheurs a domicile chez l’interlocuteur qui semble âgé (son grand-père?).
« Tu ne t’es pas fait berner! Je te félicite »
Là aussi le ton paternaliste me surprends dénotant une nouvelle inversion générationnelle.
Je pense que les personnages et les dialogues de ce morceau de vie semblent avoir été écrits pour une comédie française à grand succès.
De retour auprès de sa mère et de son frère, la plage a droit à un remake résumé de l’échange téléphonique avant qu’ils ne décident de tenter de se tremper.
La mère attrape alors une minuscule bouée à fleurs qui me fait chercher des yeux une progéniture de moins de 6 ans avant de comprendre, alors qu'elle la passe autour de sa taille, que la bouée lui est destinée. L’image est cocasse: mère ainsi affublée et fils s’avancent dans l’océan main dans la main à travers un hostile champ de cailloux qui les fait trébucher à chaque pas. On dirait un père et sa fille, sauf que l’enfant est soixantenaire, les rôles sont définitivement inversés.
Dès qu’elle est assez loin du bord pour espérer ne pas perdre un bout de postérieur sur les rochers qui affleurent, la mère finit par s’allonger dans l’eau, portée par sa minuscule bouée à fleurs et toujours agrippée à la main de son fils, comme si elle craignait de se voir emporter par les flots.
Lui campe droit debout sur ses cailloux immergés, le regard planté vers l’horizon. Sa main sécurise la flottaison de sa mère qui, à chaque fois qu’une vague la bouscule un peu, pousse un cri strident et immature qu’aucun plagiste alentour ne peut ignorer.
Je me prends à être fascinée par l’opposition drastique entre ma recherche éperdue de solitude et leur incapacité à se faire discrets, voire peut-être leur goût pour l’attention qui leur est portée alors qu’ils jouaient leur acte théâtral devant nous (je ne suis clairement pas la seule à les regarder). Si c’est effectivement ce qu’ils espéraient, c’est réussi, ils m’ont volé mon silence et mon attention, sans que je ne puisse m’y opposer.
L’agacement initial a toutefois laissé place au plaisir d’avoir une nouvelle scène improbable à ajouter à ma collection.
Elle est le fruit de la science et du désir d’une mère trop vieille pour enfanter naturellement. Elle n’existe que parce que la médecine a dit “moi je peux le faire”.
Fille sans père, fille à la mère trop abîmée pour supporter que sa toute petite devienne une femme.
Elle aurait voulu un garçon de toute façon. Parce que ça aimera toujours sa mère, un garçon, même quand ça n’a plus vraiment besoin d’elle. Parce qu’elle même a toujours détesté être une fille et une femme. C’est viscéral, comme l’était son besoin d’enfanter sans concevoir. Heureusement, la science ne peut pas dire oui à tous les désirs, le manque d’éthique aussi à ses limites.
Elle a un look de poupée de porcelaine, dont on aurait rafistolé le sourire. Des anglaises blondes et une jupe à volants roses. Le regard un peu fixe de ceux qui ont trouvé un moyen d’étouffer le feu de leurs émotions pour ne pas s’y consumer.
Elle atterri dans mon bureau après avoir sidéré au passage tous les adultes sur son chemin avec son histoire bancale où rien ne s’emboîte correctement. Elle arrive là parce qu’elle est malade de l’absence de limites de sa mère (elle confond tout, sa mère: elle, les autres, les enfants et les adultes…). Parce que aller mal, c’est le seul moyen qu’elle a trouvé pour attirer l’attention. Pour que, sous prétexte de prendre soin d’elle, ils se préoccupent de celle qui en a vraiment besoin, celle qui refuse de l’admettre. Elle est malade de la maladie de sa mère et elle lutte pour ne pas épouser ses souffrances, jusqu’à ce que la mort les sépare.
Elle en a rencontré des professionnels, de toutes sortes et de tous horizons. Et comme son refuge est sur TikTok, elle en a appris des listes de symptômes par coeur, qu’elle répète inlassablement à ses interlocuteurs dans un discours de robot désincarné. Si le rôle est bien joué, elle décrochera son étiquette et n’aura plus besoin de légitimer sa place à nouveau.
Quand on trouve qu’elle va mieux, elle se refait du mal. Qui l’aidera à se séparer de sa mère si elle est seule avec elle? Cela pourrait passer pour une tentative de tromperie si vous ne voyez pas qu’elles sont siamoises. Impossibles à séparer totalement, elles s’appartiennent l’une à l’autre. Au moins jusqu’à ce que la médecine qui les a créés parvienne peut être à les séparer suffisamment pour qu’elle puisse enfin construire sa vie.
Si elles arrivent un jour à le supporter.
Un jour de milieu d’adolescence, je me souviens avoir décidé que je ne pleurerai plus. Jamais. J’avais déjà donné trop de larmes, ouvert trop de failles qu’il fallait refermer. Ça avait généré trop d’incompréhension et de rejet. Je voulais reprendre le contrôle, être soulagée du poids que ça me faisait porter ainsi qu’au monde autour de moi.
Je ne me souviens plus combien de temps j’ai tenu. Assez pour me surprendre moi-même de ce désert extérieur à m’en faire (presque) oublier les torrents intérieurs.
C’est probablement là que j’ai posé la première pierre de ce qui allait devenir une forteresse. Dans laquelle j’ai même fait un peu de place pour les larmes des autres. Je ne supportais pas les miennes mais je conservais de l’empathie pour celles qui m’étaient étrangères. Suffisamment pour avoir envie de leur offrir un espace où se déposer.
Elle devient parfois trop étroite pour ce que j’ai à y ranger, la forteresse. En l’édifiant, je ne réalisais pas qu’elle pourrait finir parfois par contenir une armée menaçant de se déverser à chaque entrebâillement de porte. Parce que même les forteresses ont besoin d’être aérées. Et mes larmes ont pris l’habitude de s’accrocher à mes mots.
Je ménage des espaces et des instants pour libérer le trop plein régulièrement mais j’ai tellement appris à enfermer qu’ils se doivent d’être suffisamment hermétiques pour que je m’autorise à décharger. Ils sont peu nombreux les liens dans lesquels on se sent assez sécurisé pour se laisser aller sans craindre une maladresse qui viendrait augmenter le débit.
Alors quand la vie me brutalise et multiplie les soldats massés à l’intérieur - gesticulants à force de manquer d’espace pour respirer - cet équilibre précaire est bousculé, la porte menaçant de céder et avec elle le contrôle que je m’impose.
Par réflexe, je commence par rajouter des verrous, fermés à double tour, et essayer d’oublier ce qui grouille à l’intérieur en fantasmant une régulation spontanée. Alors lorsque je finis par laisser s’échapper des mots pour exprimer ce qui me touche, la serrure me fait défaut, fragilisée d’avoir été trop sollicitée.
Ça me dérange quand je peine à contenir. Parce que ça me dépasse moi-même. Parce que je sais bien que si la quantité de larmes me surprend, elle surprend encore plus les autres et amène avec elle les interprétations parfois hâtives.
Immature, fragile, trop sensible, hystérique.
Bien souvent ils cherchent à refermer la vanne avec les outils maladroits qu’ils attrapent à la hâte.
Ils pensent que la porte est trop fragile, sans voir à quel point la forteresse est grande, ni tout ce qu’elle a tenu enfermé jusqu’à ce que la nécessité ne m’impose d’ouvrir un peu, lâchant ainsi toute retenue sans que je ne puisse faire quoi que ce soit.
Ils oublient que les larmes peuvent transporter avec elles une infinie variété de messages.
Les larmes prennent toute la place et décrédibilisent la parole.
Les mots ne sont plus pris au sérieux, quand ils peinent à trouver de la place entre deux sanglots. Alors même que ce sont précisément ces mots là qui auraient besoin d’être vraiment entendus.
Je rêve parfois d’un monde où la forteresse n’aurait pas lieu d’être. La mienne, celle des autres.
Où les larmes trouveraient un espace où se déposer sans que l’on ne cherche à les sécher trop vite.
Où l’on n’aurait pas peur qu’on les interprète plutôt que d’écouter les mots qui vont avec.
Où moi-même je ne me sentirais pas obligée de contenir jusqu’au craquage par trop plein. Maintenant jusqu’au bout l’illusion par crainte de passer pour faible, à mes yeux comme à ceux des autres.
Un monde où les larmes seraient accueillies avec douceur et sans rejet, à leur juste valeur, comme la simple expression physique d’une émotion qu’on a besoin de partager dans toute son ampleur, pour laquelle les mots ne suffisent pas.
Un monde qui normaliserait de disposer des vases et des coupes ça et là, pour que les larmes qui ont besoin de s’échapper trouvent toujours un endroit où se réfugier.
Les Fenêtres sont une série de textes inspirés de scènes croisées dans la vie réelle, attrapées au vol dans l'intimité d'inconnus, autour desquelles je brode une courte histoire.
Ça lui tombe dessus sans prévenir.
Cette fois, c’est un rayon de soleil posé sur un objet qui lui appartenait qui l’a réveillé.
Le besoin de prendre l’air est pressant, vital. Elle sort sur le balcon.
Il fait froid mais elle s’en fiche.
Ses doigts naviguent de façon automatique sur l’écran du portable.
Ils connaissent le chemin vers les dernières photos qu’elle a de lui.
Les larmes coulent.
Elle embrasse l’image, le seul fragment de lui qu’elle peut encore toucher.
Elle a une façon bien à elle d’éviter la rencontre : en percutant.
Sans transitions, une nonchalance adolescente poussée à son paroxysme.
La fuite ça l’a toujours sauvée, et elle n’a personne pour l’encourager à faire autrement. Livrée à elle même.
Elle ne sait pas attraper la main tendue car elle n’en a jamais vues auparavant.
Alors elle est souvent absente. Comme l’affirmation silencieuse de ce qu’elle ne peut pas venir exprimer.
Quand elle est là elle s’expose, mais interdit d’essayer de la lire. Elle donne tout à voir mais ne peut rien en dire. Peut être que la meilleure façon de se cacher c’est d’être vue.
Protégée par une carapace d’agressivité qu’elle n’arrive même plus à identifier comme telle, elle ne voit pas ce qu’elle renvoie à l’autre.
Seule compte la défense si la fuite n’est pas possible. L’attaque, c’est une question de survie. C’est le chemin qui l’a menée jusque là.
Animal sauvage, impossible à apprivoiser sans consentement.
Aux adultes elle ne le donne pas facilement. Elle se méfie de toutes les tentatives d’approche. Prend la bienveillance pour une ruse. Pour elle ça a toujours été le début de la manipulation.
Aux autres jeunes elle l’accorde pourtant presque sans concession, ce qui rajoute parfois des embûches sur un chemin déjà bien cabossé.
Ça l’empêche d’avancer et de construire, l’embourbe dans une vie dont elle a marre de se contenter, de laquelle elle ne sait plus comment se dégager.
Elle a encore trop peur de fragiliser la forteresse qui la tient jusqu’à maintenant. Peur qu’elle s’écroule, sans la conviction que quelqu’un restera près d’elle pour réarranger les morceaux.
Je me réveille
L’œil sur les réseaux sans même y penser
Parfois, apparaît dans mon fil l’horreur du monde
Effraction
Balancée au milieu de mon petit dej
Sans demander la permission
Je scrolle avec urgence
Je ne suis pas toujours prête à la supporter
Même si je sais qu’elle existe
Même si je sais qu’elle est à ma porte
Colère
Le savoir et le voir, ça fait toujours une différence
Je ne sais pas comment combattre
Fuite virtuelle
Au moins quelques instants
Besoin de futilité
Tenter d’équilibrer le monde
Tenter de contrebalancer
Autant que possible
Je choisis les moments où j’ouvre les yeux
Pour me préserver un peu
Impuissance
Certains n’ont pas ce luxe
On ne peut pas scroller dans la vraie vie
Heureusement que les mimosas et les magnolias continuent de fleurir au milieu de l’hiver
Les Fenêtres sont une série de textes inspirés de scènes croisées dans la vie réelle, attrapées au vol dans l'intimité d'inconnus, autour desquelles je brode une courte histoire.
Il est emmitouflé dans sa parka pour se protéger du vent glacial qui balaye les abords de la piste cyclable.
Ses cheveux longs et gris volent en bataille, maltraités par les bourrasques malgré le bonnet qu’il a vissé sur sa tête.
Il tente tant bien que mal de protéger le bouquet qu’il tient dans ses mains tout en scrutant les cyclistes qui passent.
Les roses y ont quand même perdu quelques pétales, qui s’envolent autour des passants comme de petits morceaux d’amour qui se distribuent au hasard.
Il ne veut pas la manquer.
Il ne veut pas qu’elle le manque.
Elle ne devrait pas tarder à apparaître sur le chemin qu’elle prend chaque soir pour rentrer du travail.
C’est leur 30ième Saint-Valentin, il veut la surprendre pour marquer le coup.
Il a la prestance de celui qui cherche à ne pas s’effondrer. Un grand sourire et l’humour franc, il parle fort et emplit l’espace si on le laisse faire.
Il parle bien. Ca l’a souvent sorti de mauvaises passes, autant que ça a pu le précipiter dedans. Chez les adultes, il attire la sympathie ou l’agacement, rarement les deux.
Il aime la mode alors il est toujours bien habillé. Ça complète sa panoplie, avec l’espoir qu’un jour il sera enfin parfait dans les yeux de quelqu’un, pour peut-être pouvoir l’être aux siens. Tout entier et pas seulement quand il regarde son image dans le miroir.
Sous le costard, il a arrêté de prendre soin de lui. La panoplie est de plus en plus difficile à revêtir. Ça lui demande toute l’énergie qui lui reste.
Il a grandi dans un bain de violence. Celle de ses proches, qui est devenue la sienne quand il a cessé de savoir faire autrement. Pas une violence physique - même si elle est advenue parfois - une violence des mots et des actes, une violence de symboles.
Il ne sait plus depuis quand il lutte contre le fait d’être désigné coupable. Assez longtemps pour réussir à l’ébranler. Il ne dort plus, il n’arrive plus à suivre au lycée, alors même qu’il a un projet à accomplir et a toujours été brillant.
Ses parents ne semblent voir que ses manquements. Cela génère tellement de rejet chez eux que la seule solution qu’ils ont trouvé, c’est de se le renvoyer l’un l’autre au gré de l’épuisement de leurs tolérances respectives. Il est la balle de tennis d'un match acharné entre son père et sa mère, où l’enjeu est de frapper fort dans l’espoir que la balle mette plus de temps à revenir dans leur camp.
Ils aimeraient qu’il soit tel qu’ils l’ont rêvé ou alors qu’il n’existe plus. Ils ne supportent plus cet inconnu qui s’est tant éloigné du fils qu’ils avaient façonné dans leur tête.
Et lui, il n’est que lutte permanente. Une part de lui veut atteindre cet idéal chimérique, une part de lui cherche désespérément à s’en détacher.
Il n’arrive pas à renoncer à l’espoir d’un amour filial inconditionnel, à l'espoir d'un pas de côté parental. Mais cela n’arrive jamais et ça le détruit. Mieux vaut un rapport de force qu'une absence totale de lien.
Lui aussi il campe sur ses positions. Aussi rigide que ses modèles.
Il a tellement entendu que c’était lui qui devait être réparé qu’il a la sensation qu’il pourrait en étouffer si l’on continue de le gaver avec cette idée. Il garde enfoui ses failles et ses erreurs car s’il les montre, cela pourrait vouloir dire qu’ils ont raison. On pourrait les utiliser contre lui. Le déposséder de sa volonté.
Une part de lui a terriblement envie de pouvoir faire confiance à la main qu’on lui tend, mais il a toujours fait l’expérience que la béquille se dérobe sans prévenir avant qu’il ne se sente prêt à tenir seul sur ses jambes.
Alors il se dit que s’il doit être coupable de tout il sera responsable de son salut.
Seul.