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La place des larmes

Un jour de milieu d’adolescence, je me souviens avoir décidé que je ne pleurerai plus. Jamais. J’avais déjà donné trop de larmes, ouvert trop de failles qu’il fallait refermer. Ça avait généré trop d’incompréhension et de rejet. Je voulais reprendre le contrôle, être soulagée du poids que ça me faisait porter ainsi qu’au monde autour de moi.

Je ne me souviens plus combien de temps j’ai tenu. Assez pour me surprendre moi-même de ce désert extérieur à m’en faire (presque) oublier les torrents intérieurs.

C’est probablement là que j’ai posé la première pierre de ce qui allait devenir une forteresse. Dans laquelle j’ai même fait un peu de place pour les larmes des autres. Je ne supportais pas les miennes mais je conservais de l’empathie pour celles qui m’étaient étrangères. Suffisamment pour avoir envie de leur offrir un espace où se déposer. 

Elle devient parfois trop étroite pour ce que j’ai à y ranger, la forteresse. En l’édifiant, je ne réalisais pas qu’elle pourrait finir parfois par contenir une armée menaçant de se déverser à chaque entrebâillement de porte. Parce que même les forteresses ont besoin d’être aérées. Et mes larmes ont pris l’habitude de s’accrocher à mes mots.

Je ménage des espaces et des instants pour libérer le trop plein régulièrement mais j’ai tellement appris à enfermer qu’ils se doivent d’être suffisamment hermétiques pour que je m’autorise à décharger. Ils sont peu nombreux les liens dans lesquels on se sent assez sécurisé pour se laisser aller sans craindre une maladresse qui viendrait augmenter le débit. 

Alors quand la vie me brutalise et multiplie les soldats massés à l’intérieur - gesticulants à force de manquer d’espace pour respirer - cet équilibre précaire est bousculé, la porte menaçant de céder et avec elle le contrôle que je m’impose.

Par réflexe, je commence par rajouter des verrous, fermés à double tour, et essayer d’oublier ce qui grouille à l’intérieur en fantasmant une régulation spontanée. Alors lorsque je finis par laisser s’échapper des mots pour exprimer ce qui me touche, la serrure me fait défaut, fragilisée d’avoir été trop sollicitée.

Ça me dérange quand je peine à contenir. Parce que ça me dépasse moi-même. Parce que je sais bien que si la quantité de larmes me surprend, elle surprend encore plus les autres et amène avec elle les interprétations parfois hâtives. 

Immature, fragile, trop sensible, hystérique. 

Bien souvent ils cherchent à refermer la vanne avec les outils maladroits qu’ils attrapent à la hâte.

Ils pensent que la porte est trop fragile, sans voir à quel point la forteresse est grande, ni tout ce qu’elle a tenu enfermé jusqu’à ce que la nécessité ne m’impose d’ouvrir un peu, lâchant ainsi toute retenue sans que je ne puisse faire quoi que ce soit.

Ils oublient que les larmes peuvent transporter avec elles une infinie variété de messages. 

Les larmes prennent toute la place et décrédibilisent la parole.

Les mots ne sont plus pris au sérieux, quand ils peinent à trouver de la place entre deux sanglots. Alors même que ce sont précisément ces mots là qui auraient besoin d’être vraiment entendus. 

Je rêve parfois d’un monde où la forteresse n’aurait pas lieu d’être. La mienne, celle des autres.

Où les larmes trouveraient un espace où se déposer sans que l’on ne cherche à les sécher trop vite.

Où l’on n’aurait pas peur qu’on les interprète plutôt que d’écouter les mots qui vont avec.

Où moi-même je ne me sentirais pas obligée de contenir jusqu’au craquage par trop plein. Maintenant jusqu’au bout l’illusion par crainte de passer pour faible, à mes yeux comme à ceux des autres. 

Un monde où les larmes seraient accueillies avec douceur et sans rejet, à leur juste valeur, comme la simple expression physique d’une émotion qu’on a besoin de partager dans toute son ampleur, pour laquelle les mots ne suffisent pas. 

Un monde qui normaliserait de disposer des vases et des coupes ça et là, pour que les larmes qui ont besoin de s’échapper trouvent toujours un endroit où se réfugier.

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