Mithridatiser le savoir
Ou l'on se demande si les imbéciles sont vraiment heureux
L’enseignante incite les étudiants à lire. Ce sont de jeunes adultes qui apprennent un métier. Rien ne les obligerait à développer une culture conséquente : ils ont choisi une voie qui leur demande de maîtriser quelques techniques. L’un des plus curieux de la promo ne parvient pas à nommer l’Inde, dont il pointe la corne du doigt sur la mappemonde. Il n’en aura pas besoin pour survivre, tant qu’il exécute, mais une étincelle persiste dans son regard. Tout doucement, elle souffle sur les braises d’un feu inutile, qui n’en finit pas de s’éteindre. Un jeune homme lève le doigt :
“Mais Madame, si nous lisons, comme vous dites, si nous nous intéressons, si nous nous questionnons, nous comprendrons l’horreur du monde et nous finirons malheureux.” Que répondre à cela ?
Il a raison, le jeune homme. Quand tu commences à lire, à t’enorgueillir de ta culture littéraire, même, tu comprends très très vite qu’une vie ne sera pas suffisante pour embrasser tout le savoir du monde. Voilà une petite frustration qui blesse les orgueils. La tâche, finalement, sera vaine ; travail de Sisyphe. Mais peut-être surtout que l’épiphanie est un foudroiement. Depuis l’aube de l’humanité les récits le racontent : le serpent qui empoisonne Adam et Eve avec le fruit de la connaissance ; Sémélé, la mère de Dionysos, demanda à voir Zeus dans toute sa majesté, et en fut consumée ; la tradition antique dit que les bègues ont le langage fracturé par la parole divine ; Prométhée enchaîné au rocher pour avoir apporté le feu aux hommes, le foie éternellement rongé par les rapaces. Et récemment encore, sur nos écrans, c’est Oppenheimer qui constate impuissant les conséquences terribles de sa découverte atomique ; ce sont les héros de Chernobyl qui partent contempler le cœur en fusion du réacteur, et ce regard porté les dévaste. Pandore est trop curieuse, elle ouvre la boîte. Polyeucte se convertit au christianisme, dut-il en être crucifié.
Et cependant, une fois qu’il est acquis, le savoir comme l’atome contamine. Il se répand, il fait tache d’huile.
Mon époux en mourant m’a laissé ses lumières ;
Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,
M’a dessillé les yeux, et me les vient d’ouvrir.
Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée :
De ce bienheureux sang tu me vois baptisée ;
Polyeucte, Corneille, V, 5, tirade de Pauline.
Les gens vont mal, cet hiver, les gens vont mal. On parlait de la santé mentale qui s’était abimée lors des confinements du Covid, pourtant j’ai l’impression que ce début 2026 est pire. Nous continuons, nous avançons coûte que coûte, comme si on avait le choix, pourtant je ne compte plus les ombres qui, au détour d’une conversation anodine, voilent les regards, font trembler les voix. Les récits aussi de tous ceux que l’ont connaît et qui pètent un câble : s’enivrent jusqu’à l’oubli, partent au bout du monde du jour au lendemain, baissent simplement les bras. Nous essayons pourtant de prendre de la distance, allumer moins les informations, se concentrer sur les choses les plus simples, attendre le retour des beaux jours. Ce qu’il faut de patience, et ce qu’il faut d’oubli. Et peut-être, le choix de l’ignorance : heureux les imbéciles. Peut-être le jeune homme avait-il raison. Peut-être qu’ouvrir les yeux est un poison.
Pourtant je crois que le savoir est une richesse plus précieuse que l’or ; une richesse, cependant, que d’autres s’accaparent, maintenant une inégalité des plus cruelles afin d’asseoir leur puissance. Les dossiers Epstein peu à peu sont publiés. On les caviarde. L’information est noyée dans un contenu si abondant que nul ne peut le connaître. On en lit quelques fragments, et voilà qu’on disjoncte : les noms qui sortent, ceux qui ne sortent pas ; les rumeurs les plus effroyables sur la barbarie humaine ; jeu de dévoilement / aveuglement pour noyer le poisson. Les dossiers irradient, toxiques comme le plutonium ; on peut en mourir, ou du moins en devenir fou.
Mais comme toujours dans ces histoires, la petite ritournelle continue : “on savait”. Qui est ce “on” que l’on ne parvient pas à saisir ? En linguistique, “on” c’est le pronom caméléon, celui de la rumeur, de la calomnie, insaisissable. “On”, ici, c’est le serpent caché dans la pénombre, et irradiant sa lumière aux yeux de tous, la lettre volée d’Edgar Allan Poe. “On” a du pouvoir, un nom connu dans un pays entier, un milieu entier, la planète entière, “on” est cinéaste, directeur d’une agence de mannequins, chef d’entreprise, homme politique, journaliste, et “on” a su et n’a rien dit, “on” a profité peut-être, nous ne savons pas. “On” sait, “on” s’est tu, pendant que nous ne nous doutions de rien. Savoir gardé plus jalousement que les bijoux et les fortunes.
Dans son essai Anthropologie de l’inceste : le berceau des dominations, Dorothée Dussy fait l’hypothèse suivante : le tabou n’existe pas pour interdire le crime ; il le favorise. La parole interdite, le silence est le milieu le plus fécond pour que les violences aient lieu. Quand elles seront dévoilées, leur récit sera si strident qu’il deviendra inaudible. Ainsi les familles contaminées par l’inceste s’entredéchirent le jour où un incesté prend la parole : il n’est pas cru, ou plutôt, on le croit mais on le hait de rompre le silence qui maintenait l’illusion d’une famille heureuse. On peut faire semblant de ne pas savoir qu’un proche est un bourreau ; mis face à l’évidence, une parole qui ne se tait pas, il n’y a plus de choix possible : il faut rompre et hurler, arracher le lien d’amour envers le bourreau pour protéger la victime, ou laisser croire qu’elle est folle, mythomane, menteuse, manipulatrice. Bien souvent, c’est la seconde option qui est choisie. Il ne s’agira pas ici de blâmer les membres de la famille qui choisissent le déni : il est peut-être la seule stratégie de survie possible face à l’insoutenable. Il ne s’agira pas non plus de leur pardonner. Expliquer n’est pas excuser.
Donc, les dossiers Epstein révèlent dans toute leur splendeur l’irradiation du savoir. Ceux qui savaient se sont bien gardés de dévoiler, pour se protéger ou pour profiter du pouvoir que ce savoir leur donnait. Quelle amputation de l’aire de l’empathie leur a-t-il fallu pratiquer pour tolérer l’intolérable ? Quelle dissociation, quel arrachement de leur humanité ? Toujours est-il qu’ils y sont parvenus - mais nous autres humains sommes capables d’empathie à géométrie variable : je vénère mon chat, mais je ne suis toujours pas végétarienne. Tout dépend de là où on place la fracture entre notre semblable et cellui qu’on dévitalise.
Et puis ils sortent, ces dossiers, boursoufflés de toutes les stratégies volontaires pour les rendre inaudibles, et de toutes les erreurs involontaires des lecteurs-censeurs qui, eux-mêmes se noyant, oublient de caviarder des visages de victimes - avant de crier à leur malfaisance, repensons aux modérateurs d’internet dévastés par l’horreur des contenus épouvantables qu’ils doivent cataloguer pour pouvoir les supprimer des réseaux. La sidération par l’épouvante est aussi une stratégie de contrôle du savoir : “on” paralyse la pensée en la saturant de ce qu’elle ne peut pas supporter.
Alors, faut-il lire au risque de se rendre malheureux ?
J’ignore quelle voie est la meilleure. Il paraît que je “pense trop”, et je constate combien cela m’épuise, physiquement, me paralyse, me désespère. Pourtant, choisir la voie inverse, l’ignorance consentie, entérine l’injustice et l’inégalité dans le monde. Si je ne sais pas, je ne pourrai pas dénoncer, même pas comprendre, l’injustice que je risque de subir. Je pense ici à telle jeune femme qui, après avoir subi une agression sexuelle, eut automatiquement les bons réflexes pour se défendre et porter plainte : parce que, indépendamment de sa propre sidération, de sa propre douleur, elle avait auparavant suffisamment fréquenté la pensée féministe pour connaître par cœur, mécaniquement presque, le protocole de défense qui lui redonnerait son agentivité. Ce savoir-là ne l’a pas protégée de la violence ; mais il lui a permis d’en contenir la dévastation.
Du courage à la bêtise, il n’y a qu’un seul pas. Il ne s’agit pas de courir au-devant du danger, dans la gueule du loup, pour dénoncer l’horreur ; s’infliger plus de connaissances épouvantables que notre cerveau peut en tolérer, c’est troquer la lucidité contre la décompensation psychotique, la fracture de l’âme : soit l’on débranche toute sa sensibilité au risque de devenir bourreau à son tour, soit l’on n’y survit plus. Mais nous pourrions, collectivement, tous, apprendre un petit peu plus, à notre mesure, nous cultiver davantage sans laisser le bénéfice du savoir à seuls ceux qui peuvent en profiter, pour mithridatiser notre esprit, nous prémunir de la démence ou de l’oubli. Apprendre les structures de domination, la construction des violences systémiques, le fonctionnement des stratégies de décrédibilisation.
Tant qu’elle demeurera aux mains d’un tout petit groupe, la culture et la connaissance seront des outils de violence ; elle doit être au contraire partagée entre tous pour que de l’horreur, collectivement, nous puissions espérer nous libérer.