Aller au contenu

Portrait

M.

Il a la prestance de celui qui cherche à ne pas s’effondrer. Un grand sourire et l’humour franc, il parle fort et emplit l’espace si on le laisse faire.

Il parle bien. Ca l’a souvent sorti de mauvaises passes, autant que ça a pu le précipiter dedans. Chez les adultes, il attire la sympathie ou l’agacement, rarement les deux.

Il aime la mode alors il est toujours bien habillé. Ça complète sa panoplie, avec l’espoir qu’un jour il sera enfin parfait dans les yeux de quelqu’un, pour peut-être pouvoir l’être aux siens. Tout entier et pas seulement quand il regarde son image dans le miroir.

Sous le costard, il a arrêté de prendre soin de lui. La panoplie est de plus en plus difficile à revêtir. Ça lui demande toute l’énergie qui lui reste.

Il a grandi dans un bain de violence. Celle de ses proches, qui est devenue la sienne quand il a cessé de savoir faire autrement. Pas une violence physique - même si elle est advenue parfois - une violence des mots et des actes, une violence de symboles.

Il ne sait plus depuis quand il lutte contre le fait d’être désigné coupable. Assez longtemps pour réussir à l’ébranler. Il ne dort plus, il n’arrive plus à suivre au lycée, alors même qu’il a un projet à accomplir et a toujours été brillant.

Ses parents ne semblent voir que ses manquements. Cela génère tellement de rejet chez eux que la seule solution qu’ils ont trouvé, c’est de se le renvoyer l’un l’autre au gré de l’épuisement de leurs tolérances respectives. Il est la balle de tennis d'un match acharné entre son père et sa mère, où l’enjeu est de frapper fort dans l’espoir que la balle mette plus de temps à revenir dans leur camp.

Ils aimeraient qu’il soit tel qu’ils l’ont rêvé ou alors qu’il n’existe plus. Ils ne supportent plus cet inconnu qui s’est tant éloigné du fils qu’ils avaient façonné dans leur tête.

Et lui, il n’est que lutte permanente. Une part de lui veut atteindre cet idéal chimérique, une part de lui cherche désespérément à s’en détacher.

Il n’arrive pas à renoncer à l’espoir d’un amour filial inconditionnel, à l'espoir d'un pas de côté parental. Mais cela n’arrive jamais et ça le détruit. Mieux vaut un rapport de force qu'une absence totale de lien.

Lui aussi il campe sur ses positions. Aussi rigide que ses modèles.

Il a tellement entendu que c’était lui qui devait être réparé qu’il a la sensation qu’il pourrait en étouffer si l’on continue de le gaver avec cette idée. Il garde enfoui ses failles et ses erreurs car s’il les montre, cela pourrait vouloir dire qu’ils ont raison. On pourrait les utiliser contre lui. Le déposséder de sa volonté.

Une part de lui a terriblement envie de pouvoir faire confiance à la main qu’on lui tend, mais il a toujours fait l’expérience que la béquille se dérobe sans prévenir avant qu’il ne se sente prêt à tenir seul sur ses jambes.

Alors il se dit que s’il doit être coupable de tout il sera responsable de son salut.

Seul.

L'amour rend aveugle

Tu vois toujours le beau chez l’autre, au point de détourner le regard quand il y croise le laid. Sans même t’en rendre compte.

Tu fais tout pour ne pas te retrouver seule avec l’image que tu as de toi même car quand tu te regardes toi, tu ne vois que tes angoisses et ton insécurité, tu ne vois que ces failles que tu trouves laides.

Tu ne vois pas de beau en toi.

Tu penses que c’est eux qui te rendent belle alors que tu n’as jamais eu besoin de personne pour ça.

Tu te dis que tu as de la chance d’être choisie quand toi-même tu n’arrives pas à t’aimer.

Alors tu te consacres à l’autre. Tu te plies en quatre pour le satisfaire, pour ne jamais le laisser apercevoir ce que toi tu vois en toi.

Entièrement dévouée.

Tu ne poses pas de limites, tu veux juste combler. Sauf qu’il est impossible de remplir un vide qui ne t’appartient pas.

Tu es pleine de pardon et de désir de faire plaisir. Des douceurs que tu n’utilises jamais avec toi-même.

Toujours fautive, toujours responsable, c’est ce qu’ils ont toujours essayé de te faire croire en appuyant méthodiquement sur ces blessures qui ne cicatrisent pas. Te faisant croire ensuite qu’il n’y a qu’eux qui peuvent les refermer.

Et tu y crois tellement fort que tu en arrives à t’écraser pour les laisser te marcher dessus si c’est ce qu’ils veulent.

Ça attire les vautours, ta dévotion.

Ils te tournent autour, te traquent.

Ce qui les attire c’est ta lumière.

Celle qu’il ne pourrons jamais posséder qu’à travers toi.

Jusqu’à ce qu’ils réalisent l’ombre que ça projette sur eux et qu’ils cherchent à l’éteindre petit à petit, pour qu’elle cesse de rayonner autour de toi. Parce que c’est la seule façon qu’ils trouvent pour la contrôler. Et la garder pour eux.

Tu ne vois jamais les signes. Tu ne veux pas les voir. Le beau prend toute la place, jusqu’à ce que cela t’explose au visage. Que l’évidence ne puisse plus être niée.

Et pourtant tu continues de chercher en toi ce que tu as raté. Alors que tu as juste un cœur trop pur pour les manipulations de ce monde. Alors que ce sont eux, qui ont oublié d’aimer.

Tu n’as pas encore compris que l’amour ne se construisait pas ainsi.

Qu’il commençait par l’amour que l’on se porte.

P.

Elle passe la porte avec beaucoup de grâce. S’arrête un instant, hésitante, semblant s’excuser de la place qu’elle prend.

Elle aurait préféré que son corps s’évanouisse et la libère enfin de ce qu’elle endure.

Elle est très belle, il émane d’elle beaucoup de douceur et de délicatesse. Toujours apprêtée, toujours soignée, du haut de ses 16 ans.

Un port de danseuse, aussi droite que son monde intérieur s’effondre. Se tenir droit évitera peut être aux morceaux de s’éparpiller, qui sait…

L’œil avisé repère tout de suite les fêlures derrière le costume, celles qui torturent et obligent à survivre plutôt que vivre. Il repère les signes de la présence d’images qui s’agitent dans la pièce la plus sombre et cadenassée de sa mémoire et qui menacent d’exploser la muraille qu’elle a méthodiquement rapiécée toutes ces années pour éviter les fuites.

Elles veulent s’échapper, les images, mais pour aller où? Elle craint qu’elles contaminent encore plus son monde et ne changent le regard porté sur elle. Le sien. Celui des autres.

Elle craint de ne jamais réussir à les transformer, les digérer, les intégrer. Elle voudrait qu’elles disparaissent, qu’elles n’aient jamais fait partie d’elle, qu’on ne les lui ait jamais imposées, qu’elles n’aient jamais existé. Comme son existence toute entière parfois, quand le désespoir est trop grand et l’issue impensable.

Elle s’assoit dans le fauteuil et raconte. Morceau par morceau. Ce n’est pas elle qui choisit ce qui accepte de sortir, ni dans quel ordre ça va vouloir le faire. Ça se bouscule dans la file d’attente. Dans un chaos désordonné puisque cela fait bien longtemps qu’elle essaie de remiser les souvenirs plutôt que de les agencer pour former un récit. Toute son énergie y est passée.

Elle pressent bien que ce n’est pas une histoire plaisante à raconter. Ni à entendre.

Elle tourne alors autour de ces mots qui ne veulent pas se prononcer. De ceux qu’elle n’arrive pas non plus à écrire. Par crainte que nommer fasse exister.

Elle en a cherché des moyens de reprendre le contrôle. Certains lui ont aussi fait du mal.

Aujourd’hui elle n’en peut plus d’être livrée à ses symptômes déliés, à ce puzzle jamais complété.

Les pièces manquantes la rassurent autant qu’elles la terrifient. Parce qu’on ne peut pas s’horrifier de ce que l’on ne sait pas, sauf si on en a l’intuition. 

Elle a envie d’avancer, de dépasser la terreur, de l’ancrer dans le passé pour pouvoir enfin vivre dans le présent.

Alors elle y va, doucement, dans un rythme qui n’appartient qu’à elle, malgré les tempêtes qu’elle doit affronter.

Elle utilise les mots pour écrire le bout d’histoire qu’on a essayé de lui voler et ainsi, tenter de se le réapproprier.