violence
L'autre soir, j'expliquais à une amie le défi qui m'a été lancé d'écrire, un récit pulp et gore, cathartique et libérateur. A propos des autres textes de cet exercice de style collectif, elle questionna : "Ce doit être bourré de féminicides". J'ai souri, je ne maîtrise pas encore bien le corpus, j'ai répondu que raison de plus, qu'on pouvait aussi renverser les tropes, écrire, à la manière d'une Chloé Delaume dans Phallers - récit jubilatoire d'une bande de X-men féminines qui se découvrent, après le trauma d'une agression sexuelle, le pouvoir de faire exploser les teubs par la pensée.
Cependant j'ai une réserve, une petite démangeaison, à l'idée de me lancer dans ce défi. J'ai beau construire avec joie, dans le secret de mes brouillons mentaux, un récit outrancier qui correspondrait aux contraintes et me rendrait le plaisir infini des rédactions de collège, une voix sévère sans cesse me met en garde contre la gratuité de la violence et le refus de la vengeance. Cette voix tyrannique, cette voix du contrôle et du doute, dans ma tête, est tressée d'injonctions contradictoires, paroles entendues depuis l'enfance, dogmes intégrés dont il faut parfois pouvoir se déprendre : "La colère ne sied pas aux jolies femmes" / "Ta violence intérieure effraie et se retournera contre toi" / "Les féministes veulent castrer les hommes" / "L'égalité, ce n'est pas inverser la violence".
Si, depuis #MeToo, l'on dit que la parole sur les violences sexuelles se libère, raconter la violence au féminin n'est toujours pas un exercice facile. Quand le récit est celui d'une expérience réelle, et vécue, l'on se heurte, toujours, à effracter le confident : raconter le trauma, la scène horrifique telle qu'elle a vraiment eu lieu, dont les images hantent les recoins de notre mémoire sans qu'on ait eu le choix de les refuser, c'est soudainement exposer l'autre. Iel pleure, iel trouve le récit offert insupportable. On devient soudain le bourreau de la sensibilité de l'autre. Quand le récit est inventé, cathartique, création pure, l'on risque de se faire traiter de furie, d'hystérique, se voir reprocher de rétablir le désordre que l'on voulait dénoncer. On fait peur, on devient monstre à son tour.
Pourtant, ni la littérature ni le cinéma n'ont été avares en scènes de cruauté, de violences sexuelles, d'assassinats que l'on qualifia longtemps de "crimes passionnels". La "culture du viol" dans la pop-culture a été allègrement commentée, analysée, dénoncée - je renvoie lea lecteurice intrigué à cette belle vidéo de présentation de l'essai Désirer la violence, de Chloé Thibaud. Personnellement, je repense à cet ancien ami d'âge mur, cultivé et a priori humaniste, qui me déclara récemment, après avoir vu l'opéra Carmen, qu'il y voyait une ode à la liberté de l'amour, éclipsant totalement le féminicide final, et cette évidence : liberté amoureuse, pour les hommes peut-être ; Carmen, elle, n'y survit pas. Le même ami, quelques semaines plus tard, s'envola en invectives contre telle militante féministe qu'il accusa de vouloir "castrer les hommes". Je répondis en paraphrasant la chanson de GiedRé : "mais qu'est-ce qu'on va faire de toutes ces couilles ?".
Ainsi, femme voulant écrire de la littérature cathartique, nourrie autant de ces récits fondateurs qui, à la lumière de notre regard moderne, décrivent viols et féminicides OKLM comme on enfile des perles, mais ayant aussi longuement lu, creusé, exploré la théorie sur les violences de genre, je me retrouve, au moment d'écrire, aux prises avec ma culpabilité, doutant de ma propre violence intérieure, de ma légitimité en tant que femme à sublimer en délire carnavalesque ma propre colère.
@Bad_Educatian, dans son dernier billet sur son rapport à la violence, énonce bien les questions qui nous hantent : si j'abhorre la violence réelle, si j'aspire à un monde sans guerre, sans horreurs, sans rejet de l'altérité - vœu pieux bien entendu, mais il faut toujours y croire - que faire de mon propre imaginaire qui s'amuse d'un film d'horreur, qui s'expose à des JDR inventant des scènes limites ? Suis-je hypocrite, moi qui défends une position pacifiste, féministe, anti-raciste, moi qui rêve de rondes de l'amitié tout autour de la Terre, si je lis aussi Sade avec curiosité ?
Cet écartèlement moral n'a rien de singulier, de personnel. Il naît, je crois, de l'hypocrisie de notre monde post-#MeToo, polarisé entre la dénonciation, parfois tyrannique, de toute violence autrefois vue comme normale, et aujourd'hui comme monstrueuse, d'une part ; de l'autre, un backlash mal dégrossi, retour réactionnaire aux bonnes valeurs rassurantes d'antan, qui fait fleurir autour de nous les incels, les mascus, les tradwives, et la Dark Romance, comme autant de Harlequins hyper trashs qui mettent en scène sans les questionner des scènes de domination et de viols hardcore pour un public féminin biberonné à la culture du viol, ayant appris à, comme le dit si bien le titre de cet essai, "désirer la violence". En tant que femme, l'écartèlement me semble encore plus épouvantable : j'ai peur, à chaque fois que je considère mon rapport à la violence fictive, cathartique, jouée et bien annoncée comme telle, de devenir traître à mon genre et à mes valeurs.
Pour résoudre mon conflit intérieur, je pourrais, ainsi, suivre l'exemple de Chloé Delaume, imaginer un récit gore qui inverse la dialectique : à mon tour, dans le jeu d'une fiction inoffensive, venger les femmes, massacrer des bonhommes, juste pour dire "il y en a assez, à notre tour maintenant". Cela n'éviterait pas que je me reproche, ensuite, de ne pas être assez noble, magnanime : ayant vécu l'oppression sexiste, la retourner serait la prolonger. Je devrais, me dit la petite voix dans ma tête, au contraire imaginer une sortie du conflit. Mais ce faisant, je me priverais de mon humanité donc de ma propre imperfection, et du récit cathartique qui m'amuserait et me libèrerait, je devrais prendre en charge un rôle de porte-drapeau féministe, une posture politique.
Imaginons un instant ce qu'a dû éprouver Pauline Réage, l'autrice d'Histoire d'O., quand elle est sortie de l'anonymat. Se succèdent pour elle les étapes suivantes : écrire, par défi lancé par Paulhan, un petit récit bien trash, pour lui montrer amoureusement que les femmes aussi sont capables d'écrire du porno ; rire sous cape des spéculations des journalistes littéraires, quand son récit est publié, et qu'elle les entend tous dire que l'auteur est forcément un homme ; finalement, être dévoilée, et tout d'un coup, être conviée de toutes les tribunes, de tous les discours politiques, pour défendre sa posture de femme-pornographe, répondre à ceux qui lui demandent si la femme est, ainsi que le disait la Bible, corruptrice et perverse, si elle est l'exception qui confirme la règle, si... Elle devait être fatiguée parfois, Pauline Réage, de ce qu'à partir d'un petit jeu érotico-littéraire entre amants, elle soit propulsée d'un coup sous les projecteurs à devoir sans arrêt justifier son existence d'autrice, et parler au nom des femmes.
Et moi, soixante-dix ans (!) après la publication d'Histoire d'O., je me triture les neurones au lieu de relever le défi, me demandant qui je trahis si je me lance dans mon petit défi littéraire, que faire de la violence, si elle sera mal comprise, si je suis trop coincée, si le procureur est juste dans ma tête ou s'il risque de ressurgir parmi mes lecteurs, si mon récit gore doit être féministe ou si je dois m'en foutre un petit peu et m'éclater comme un homme qui écrirait du gore. Après tout, j'écris de la fiction, je ne suis pas violente en vrai, et c'est peut-être ça, le début de l'égalité : avoir le droit de m'amuser de l'écriture sans m'écarteler d'autant d'insolubles questions.
Il existe un thème qui anime nos discussions, à @Bad_Educatian et moi. C'est une question que l'on éprouve lors de nos parties de jeu de rôle, qui nous grignote dans la contemplation d’œuvres d'art, qui se glisse dans nos tympans pour s'écouler dans l'arborescence de nos veines lors d'un concert de Nine Inch Nails, qui nous insomnise longtemps après la lecture de certains romans. On a beau dérouler, expliquer, argumenter, quelque chose résiste qui questionne comme un calcul, qui m'obsède depuis que je suis en âge de choisir moi-même les œuvres que je souhaite étudier, et cette question, c'est la place que l'on doit laisser à la violence dans les imaginaires que l'on accepte de partager.
J'ai le sentiment d'une terrible hypocrisie. A chaque tuerie de masse, c'est systématique : les journalistes, en parcourant la biographie souvent brève de l'assassin, relèveront son goût pour le jeu vidéo, propulsé de facto responsable de la monstruosité. Il en va ainsi, par exemple, d'un article de Catherine Fournier pour franceinfo.fr publié le 14 juin 2025, sur le meurtre d'une surveillante de collège par un adolescent de quatorze ans survenu le mois dernier. La journaliste, cependant, ne manque pas de précautions en écrivant ceci :
Ce manque d'empathie caractérise-t-il une jeunesse de plus en plus plongée dans des mondes virtuels ? En l'occurrence, le collégien de Nogent était, selon le procureur, fasciné par "les personnages les plus sombres des films ou séries télévisées", "adepte de jeux vidéos violents, sans pour autant être addict", et "utilisait peu les réseaux sociaux". Le rôle de ces derniers dans le déclenchement de la violence n'est d'ailleurs pas établi par la littérature scientifique. Ils peuvent, en revanche, contribuer à sa diffusion.
La dernière phrase me dérange : alors que la précaution a été prise pour ne pas attribuer trop vite aux réseaux sociaux le pouvoir de rendre violent, la question de sa diffusion, elle, est assénée comme une vérité absolue sans être justifiée. Le piège de la pensée toute faite se referme : puisque la journaliste a pris la précaution de citer la littérature scientifique, ce qu'elle dira dès lors sera vu comme documenté ; or la responsabilité des films, séries télévisées, et jeux vidéo, est suggérée sans jamais être attestée. Pourtant le lecteur a le sentiment d'une démarche sérieuse. Ainsi, le doute subsiste quant à la responsabilité de ces médias artistiques sur la psyché de nos adolescents.
Il faudrait déjà relever que, sur les milliers de joueurs au monde, sur les milliers de spectateurs de séries et de films représentant des phénomènes de violence, bien peu deviennent fous et prennent les armes. Il faudrait faire la part des choses entre des jeux vidéo "mignons" et des jeux vidéo "violents", pour éviter de jeter le bébé avec l'eau du bain même si tout n'est pas aussi simple. En témoigne cet intéressant reportage d'Arte sur la radicalisation sur les plateformes sociales de jeu vidéo : dans un univers apparemment aussi inoffensif que Roblox, certains joueurs reproduisent à l'identique certaines scènes d'attentats épouvantables - comme le massacre d'Utoya - le joueur ayant l'opportunité d'incarner l'assassin. Bref, la question du lien entre ultra-violence et jeu vidéo est épineuse, et n'est pas de celles que je voudrais traiter. Ce qui me questionne en revanche, c'est le rôle de la représentation de la violence comme catharsis.
Bien sûr, prononcer ce mot renvoie à un débat aussi ancien que la tragédie grecque. Aristote le premier la décrivait comme mécanisme permettant au spectateur de se purger de ses passions violentes au moyen du spectacle de celles-ci. Et de fait, la violence la plus crue, la plus épouvantable, est représentée en tragédie grecque : dans le Thyeste de Sénèque, Atrée assassine, cuisine et fait manger à son frère les enfants que celui-ci a eus avec la femme de celui-là. Au XVIIe siècle, en France, Richelieu se méfie tellement du pouvoir moral de la tragédie sur l'imaginaire de ses spectateurs, qu'il en fait concevoir un système de règles extrêmement strictes - le but étant, vraisemblablement, d'assécher par la contrainte toute velléité de rébellion ou de contestation politique après le chaos des années de Fronde. Ainsi, afin de préserver la bonne moralité du spectateur, la règle de la bienséance interdit toute effusion de sang sur scène. Qu'à cela ne tienne ! Le dramaturge, pour s'en affranchir, recourt à l'hypotypose : il s'agit alors de proposer le récit, fait par un personnage-témoin, d'une action s'étant déroulée hors scène, une description si minutieuse et si vive que celui qui l'écoute croit la voir sous ses yeux. Tel sera, par exemple, le récit fait par Théramène de la mort d'Hippolyte, attaqué par un monstre marin dans l'acte V du Phèdre de Racine :
J’ai vu, seigneur, j’ai vu votre malheureux fils
Traîné par les chevaux que sa main a nourris.
Il veut les rappeler, et sa voix les effraie ;
Ils courent : tout son corps n’est bientôt qu’une plaie.
De nos cris douloureux la plaine retentit.
Leur fougue impétueuse enfin se ralentit :
Ils s’arrêtent non loin de ces tombeaux antiques
Où des rois ses aïeux sont les froides reliques.
J’y cours en soupirant, et sa garde me suit :
De son généreux sang la trace nous conduit ;
Les rochers en sont teints ; les ronces dégouttantes
Portent de ses cheveux les dépouilles sanglantes.
J’arrive, je l’appelle ; et me tendant la main,
Il ouvre un œil mourant qu’il referme soudain :
« Le ciel, dit-il, m’arrache une innocente vie.
« Prends soin après ma mort de la triste Aricie.
« Cher ami, si mon père un jour désabusé
« Plaint le malheur d’un fils faussement accusé,
« Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
« Dis-lui qu’avec douceur il traite sa captive ;
« Qu’il lui rende… » À ce mot, ce héros expiré
N’a laissé dans mes bras qu’un corps défiguré :
Triste objet où des dieux triomphe la colère,
Et que méconnaîtrait l’œil même de son père.
Et bien sûr, le théâtre contemporain poursuit toujours son exploration de la violence, je pense notamment à Littoral et Incendies de Wajdi Mouawad dont certaines scènes - des récits en hypotypose - me sidérèrent d'épouvante, ou aux tragédies de Sarah Kane. La violence n'y est pas gratuite, mais pensée, théorisée, éprouvée entre les murs calfeutrés du théâtre. On l'éprouve seulement en pensée, on l'imagine, et je crois, de façon cathartique, on s'en libère.
Alors, je pourrais, l'on pourrait évoquer encore l'immense variété des films d'horreur qui, je le crois, ne suscitent pas la même méfiance que les jeux vidéo, alors même que leur audience demeure très large, chez les adultes comme les adolescents, et qu'ils représentent toutes les formes du vice de façon extrêmement imagée et développée. En contre-point, l'on pourrait penser aussi aux procès qui furent faits, autrefois, à certaines œuvres littéraires, Madame Bovary au tribunal parce qu'y était fait le récit de la vie d'une femme infidèle qui aurait pu corrompre les âmes les plus sages, ou à cet extrait de la Préface de la Nouvelle Héloïse dans lequel Rousseau questionne les effets moraux de la lecture de son livre pour les lectrices :
Ce recueil avec son gothique ton convient mieux aux femmes que les livres de philosophie. Il peut même être utile à celles qui, dans une vie déréglée, ont conservé quelque amour pour l'honnêteté. Quant aux filles, c'est autre chose. Jamais fille chaste n'a lu de romans, et j'ai mis à celui-ci un titre assez décidé pour qu'en l'ouvrant on sût à quoi s'en tenir. Celle qui, malgré ce titre, en osera lire une seule page est une fille perdue; mais qu'elle n'impute point sa perte à ce livre, le mal était fait d'avance. Puisqu'elle a commencé, qu'elle achève de lire: elle n'a plus rien à risquer.
Qu'un média artistique soit soupçonné de corrompre le lecteur, et de changer l'homme en monstre, cela n'a rien de nouveau. Il me semble cependant qu'aujourd'hui, dans une époque qui médiatise à outrance les faits-divers de violence, une méfiance hypocrite resurgit, vouant aux gémonies ceux qui osent représenter l'horreur universelle. Autre donnée remarquable, qui nous est donnée à penser : la frontière entre l’œuvre et le réel, alors que #MeToo a révélé comment l'horreur débordait le générique du film, que l'on se ressouvient que parfois, le nom de "roman" n'est qu'un cache-sexe donné aux vantardises perverses de prédateurs de nymphettes. De la violence fantasmée et cathartique à la violence réelle et vantée, la ligne me semble poreuse, et ce que l'on en fait quand on essaie d'être un individu humaniste et un amateur d'art sans puritanisme relève désormais de l'équilibrisme.
Et puisque ces enjeux nous traversent sans jamais que nous ne les résolvions, ce billet ouvre donc, pour @Bad_Educatian et moi, un cycle funambule de questionnements sur la violence imaginée, qui habiteront nos prochaines et imminentes publications. Affaire à suivre, donc !