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Fenêtre #2

Les Fenêtres sont une série de textes inspirés de scènes croisées dans la vie réelle, attrapées au vol dans l'intimité d'inconnus, autour desquelles je brode une courte histoire.

Elle a 10 ans.

La malice dans les yeux et la bouille encore ronde de l’enfance.

Elle occupe les dernières minutes de son trajet à former de la buée en soufflant sur la vitre de la porte pour y tracer des cœurs.

Elle les efface, elle recommence, inlassablement, avec urgence.

Comme si elle avait bien trop d’amour à envoyer sur le monde avant l’arrivée à l’arrêt de tram.

L'amour rend aveugle

Tu vois toujours le beau chez l’autre, au point de détourner le regard quand il y croise le laid. Sans même t’en rendre compte.

Tu fais tout pour ne pas te retrouver seule avec l’image que tu as de toi même car quand tu te regardes toi, tu ne vois que tes angoisses et ton insécurité, tu ne vois que ces failles que tu trouves laides.

Tu ne vois pas de beau en toi.

Tu penses que c’est eux qui te rendent belle alors que tu n’as jamais eu besoin de personne pour ça.

Tu te dis que tu as de la chance d’être choisie quand toi-même tu n’arrives pas à t’aimer.

Alors tu te consacres à l’autre. Tu te plies en quatre pour le satisfaire, pour ne jamais le laisser apercevoir ce que toi tu vois en toi.

Entièrement dévouée.

Tu ne poses pas de limites, tu veux juste combler. Sauf qu’il est impossible de remplir un vide qui ne t’appartient pas.

Tu es pleine de pardon et de désir de faire plaisir. Des douceurs que tu n’utilises jamais avec toi-même.

Toujours fautive, toujours responsable, c’est ce qu’ils ont toujours essayé de te faire croire en appuyant méthodiquement sur ces blessures qui ne cicatrisent pas. Te faisant croire ensuite qu’il n’y a qu’eux qui peuvent les refermer.

Et tu y crois tellement fort que tu en arrives à t’écraser pour les laisser te marcher dessus si c’est ce qu’ils veulent.

Ça attire les vautours, ta dévotion.

Ils te tournent autour, te traquent.

Ce qui les attire c’est ta lumière.

Celle qu’il ne pourrons jamais posséder qu’à travers toi.

Jusqu’à ce qu’ils réalisent l’ombre que ça projette sur eux et qu’ils cherchent à l’éteindre petit à petit, pour qu’elle cesse de rayonner autour de toi. Parce que c’est la seule façon qu’ils trouvent pour la contrôler. Et la garder pour eux.

Tu ne vois jamais les signes. Tu ne veux pas les voir. Le beau prend toute la place, jusqu’à ce que cela t’explose au visage. Que l’évidence ne puisse plus être niée.

Et pourtant tu continues de chercher en toi ce que tu as raté. Alors que tu as juste un cœur trop pur pour les manipulations de ce monde. Alors que ce sont eux, qui ont oublié d’aimer.

Tu n’as pas encore compris que l’amour ne se construisait pas ainsi.

Qu’il commençait par l’amour que l’on se porte.

Ni sœur, ni pute

J’ai un ami de longue date qui a longtemps été amoureux de moi, quand on était plus jeunes. Je l’ai éconduit plusieurs années. 

Nos chemins se sont éloignés, nous ne nous sommes pas côtoyés pendant une bonne décennie avant de nous retrouver autour d'une bière il y a 2 ans. On en a fait un rituel. On se retrouve une fois par an, le mois de nos anniversaires.

Cette année il m’a sollicitée plus tôt. Il a fini par m’expliquer qu’il venait d’être quitté par sa femme. 

Ça m’a plongée instantanément dans une méfiance dont la brutalité m’a questionnée, alors que nos précédentes entrevues s’étaient tenues dans une douce tranquillité.

Alors j’ai cherché à comprendre d'où pouvait me venir ce sentiment. J’en ai eu des amis proches, et la plupart ne sont plus près de moi aujourd’hui. Comment se sont elles terminées, les amitiés avec les hommes dans ma vie?

Il y a ceux qui m’appelaient "petite sœur" et qui ont fini par me demander de leur tailler une pipe au détour d’une soirée.

Il y a ceux qui m’ont réveillée au milieu de la nuit parce qu’ils avaient posé leur main sur mon sein pendant que je dormais. Je suis devenue la personne la plus détestable du monde quand j’ai fini par leur dire non plus fort que d’habitude.

Il y a ceux qui ont rompu tout contact une fois que je leur ai annoncé ma séparation, comme s’ils ne pouvaient plus me parler si je n’appartenais pas à un autre mâle.

Il y a tous ceux avec qui je n’ai jamais pu tisser d’amitié parce qu’ils n’étaient pas capables de voir autre chose que mon cul.

Il y a tous ceux qui se sont jetés sur l’occasion une fois que j'ai été libre, quel que soit leur propre statut marital.

Pour ceux là, certains ont quand même fini dans mon lit avant de disparaître:

Il y a celui dont la femme m'a tabassée, furieuse que son mec ne soit pas capable de tenir sa queue. Ce soir là, j’ai aussi croisé le chemin de mon père. Il m’a ramassée, et m’a amenée chez l'homme pour qui je venais de gagner un coquard sans même se poser de questions. Double peine.

Puis il y a celui, infidèle chronique, qui chialait son incompréhension face au malheur conjugal de sa femme, du fond du lit dans lequel il venait de me baiser.

Tu m'étonnes que je me méfie...

J’ai lu assez de bouquins féministes pour savoir que j’ai grandi dans une société qui place la femme au rang d’objet sexuel mais je ne peux m’empêcher de me demander comment j’ai participé à ça.

J’ai toujours eu à cœur de croire à l’amitié homme femme, à la possibilité d’un lien en dehors du familial et du sexuel entre deux personnes de sexe opposé.

Peut être parce que je me suis toujours sentie plus à l’aise avec les hommes.

Parce que les relations de ce côté là du genre m’ont toujours parues plus simples.

Je me rend compte aujourd’hui que ces choix là aussi ont été biaisés par une société qui cherche à codifier le comportement d'individus selon ce qu’ils ont entre les jambes.

Un mec c'est cool, pas prise de tête, ça a des sujets de conversation profonds et ça s'amuse sans filtre.

Une fille c'est jaloux, hypocrite, manipulateur et superficiel.

Tu m'étonnes que je me retrouvais plus dans la première catégorie, m'éloignant de mon propre genre poussée par les préjugés qu'on m'a inscrits dans le crâne dès le plus jeune âge. 

J’ai toujours idéalisé ces amitiés avec les hommes. Peut être parce que j’ai toujours eu besoin de trouver ailleurs une relation fraternelle que je n’arrivais pas à établir dans les liens du sang.

Sauf qu’à trop idéaliser, on a vite fait de finir dans le déni. 

Danser sous la pluie (Flashback #1)

Allongée dans mon lit. La fenêtre ouverte.

Je cherche le sommeil quand la pluie commence à crépiter dehors. Ce sont les souvenirs qui me trouvent alors que mes pensées sont libres de vagabonder en attendant de sombrer jusqu’à l’aube. Des histoires de lumière et de chaleur qui percent la nuit et l'humidité.

Il y a ce vieux souvenir, une image plus qu’autre chose. Je dois avoir moins de 6 ans, je suis à l’arrière de la voiture, il fait nuit et je regarde les lumières de la ville à travers les gouttes sur la vitre. Une multitude de ronds colorés et lumineux, comme une guirlande de Noël. Aujourd'hui encore, je trouve ça poétique d'observer le monde à travers une vitre décorée par la pluie.

Il y a cette fois où je rentrais d’une sortie à la bibliothèque avec ma classe de CE1 où CE2. Le ciel s’était assombri et avait fini par craquer à notre retour à l’école. On avait traversé la cour en courant sous les trombes d’eau, dans une joie excitée et candide que seuls les enfants savent déployer sans forcer. À la maison, Maman avait allumé la cheminée pour que je puisse me réchauffer.

D’ailleurs ça me rappelle ces journées pluvieuses où il faisait si sombre qu’on aurait dit qu’on suivait la classe en pleine nuit, dans une ambiance si particulière que m’y replonger génère toujours une forme de nostalgie chez moi. Comme l’odeur de la craie sur les éponges à ardoise qu’on rangeait dans une boîte ronde en plastique coloré.

Il y a cette fois, en vacances en Bourgogne, sur les terres que je n’ai jamais totalement abandonné d’appeler “chez moi” malgré l’accumulation des années loin d’elles. Ma tante habitait une maison de vigneron aux murs en pierre qui possédait une terrasse couverte donnant sur les vignes et sur laquelle j’avais plaisir à lire ou somnoler, lovée dans un grand fauteuil rond en rotin qui ressemblait à un nid. Ce jour là, j’avais regardé la pluie tomber, senti sa fraîcheur salvatrice au cœur de l’été, dehors mais à l’abri. Un entre deux que j’ai toujours particulièrement affectionné.

Il y a cette fois où un orage d’été m’a surprise à la sortie du travail. Traverser jusqu’à la gare avait été comme me plonger dans un air devenu liquide. Le train avait été bloqué une éternité à cause des intempéries, j’avais fini par avoir froid sous la clim.

Il y a cette fois où, au mariage d’un cousin, la pluie nous a surpris au milieu du vin d’honneur, entraînant un ballet improbable de robes et costumes courants maladroitement dans des chaussures inconfortables, la pluie arrangeant au passage quelques coiffures et maquillages mais n’emportant pas pour autant les rires réfugiés dans les bulles de champagne.

Il y a enfin ces nombreuses fois où l’orage, probablement un peu jaloux, est venu se mêler à nos fêtes d’été. Jusqu’à nous forcer à nous serrer dans l’espace sec sous la pergola, enroulés sous des plaids, barrières de fortunes glanées en catastrophe pour contrer la fraicheur apportée par le ciel au milieu de la canicule; ou à courir nous mettre à l’abri à l’intérieur en attendant que la tempête passe, dans la même excitation joyeuse que celle de mon enfance.

La fenêtre est ouverte et j’entends la pluie tomber.

Par deux fois j’ai eu des appartements dont les chambres étaient aveugles. Il m’arrivait de me bercer avec le son de la pluie enregistré sur mon téléphone.

Aujourd’hui, je garde toujours la fenêtre ouverte pour la laisser entrer.

Fenêtre #1

Les Fenêtres sont une série de textes inspirés de scènes croisées dans la vie réelle, attrapées au vol dans l'intimité d'inconnus, autour desquelles je brode une courte histoire.

Elle a réglé les LEDs sur rose.

Le ruban fait le tour de la pièce, là où les murs rencontrent le plafond.

Quand elle invite ses amis elle préfère le bleu.

Le blanc quand elle se prépare, sinon elle n’y voit rien pour se maquiller.

Elle installe le décor, allume l’ordinateur et la webcam.

Elle a réglé les LEDs sur rose.

Ça habille un peu son corps, même dénudé.

P.

Elle passe la porte avec beaucoup de grâce. S’arrête un instant, hésitante, semblant s’excuser de la place qu’elle prend.

Elle aurait préféré que son corps s’évanouisse et la libère enfin de ce qu’elle endure.

Elle est très belle, il émane d’elle beaucoup de douceur et de délicatesse. Toujours apprêtée, toujours soignée, du haut de ses 16 ans.

Un port de danseuse, aussi droite que son monde intérieur s’effondre. Se tenir droit évitera peut être aux morceaux de s’éparpiller, qui sait…

L’œil avisé repère tout de suite les fêlures derrière le costume, celles qui torturent et obligent à survivre plutôt que vivre. Il repère les signes de la présence d’images qui s’agitent dans la pièce la plus sombre et cadenassée de sa mémoire et qui menacent d’exploser la muraille qu’elle a méthodiquement rapiécée toutes ces années pour éviter les fuites.

Elles veulent s’échapper, les images, mais pour aller où? Elle craint qu’elles contaminent encore plus son monde et ne changent le regard porté sur elle. Le sien. Celui des autres.

Elle craint de ne jamais réussir à les transformer, les digérer, les intégrer. Elle voudrait qu’elles disparaissent, qu’elles n’aient jamais fait partie d’elle, qu’on ne les lui ait jamais imposées, qu’elles n’aient jamais existé. Comme son existence toute entière parfois, quand le désespoir est trop grand et l’issue impensable.

Elle s’assoit dans le fauteuil et raconte. Morceau par morceau. Ce n’est pas elle qui choisit ce qui accepte de sortir, ni dans quel ordre ça va vouloir le faire. Ça se bouscule dans la file d’attente. Dans un chaos désordonné puisque cela fait bien longtemps qu’elle essaie de remiser les souvenirs plutôt que de les agencer pour former un récit. Toute son énergie y est passée.

Elle pressent bien que ce n’est pas une histoire plaisante à raconter. Ni à entendre.

Elle tourne alors autour de ces mots qui ne veulent pas se prononcer. De ceux qu’elle n’arrive pas non plus à écrire. Par crainte que nommer fasse exister.

Elle en a cherché des moyens de reprendre le contrôle. Certains lui ont aussi fait du mal.

Aujourd’hui elle n’en peut plus d’être livrée à ses symptômes déliés, à ce puzzle jamais complété.

Les pièces manquantes la rassurent autant qu’elles la terrifient. Parce qu’on ne peut pas s’horrifier de ce que l’on ne sait pas, sauf si on en a l’intuition. 

Elle a envie d’avancer, de dépasser la terreur, de l’ancrer dans le passé pour pouvoir enfin vivre dans le présent.

Alors elle y va, doucement, dans un rythme qui n’appartient qu’à elle, malgré les tempêtes qu’elle doit affronter.

Elle utilise les mots pour écrire le bout d’histoire qu’on a essayé de lui voler et ainsi, tenter de se le réapproprier. 

Half-Goth Half-Unicorn

Il y a de multiples facettes qui brillent à l’intérieur de moi, dans un assemblage chimérique qui parait parfois un peu étrange aux yeux extérieurs.

Je suis de ceux qui ont décoré leurs cicatrices avec des paillettes, entremêlé leurs larmes avec des sourires, qui continuent à pleurer chaque fois qu’ils rient un peu trop fort ou qu’ils se dévoilent un peu trop.

Je suis de ceux qui aiment les autres autant qu’ils peuvent avoir besoin de s’en éloigner parfois, emplis d’un amour sans limites, qu’il faut parfois réfréner pour éviter la submersion, l’hémorragie.

Je suis de ceux qui chérissent la dentelle noire autant que les motifs colorés, le heavy métal et la variété, dont la playlist enchaîne sans ciller une chanson Disney avec Marilyn Manson.

Et une licorne morte tatouée sur la cuisse.

Je suis de ceux qui jouent aux caméléons, pleins d’une curiosité enfantine qui pousse à s’intéresser à tout ce qui brille dans les yeux de ceux qu’ils aiment.

Je suis de ceux qui doutent, souvent d’eux mais rarement des autres.

Je suis de ceux qui voient de la beauté partout malgré une trop grande connaissance de la part sombre du monde.

Je suis tout ça à la fois, dans un délicat équilibre qui n’appartient qu’à moi.

Je suis pleine de paradoxes.

Je suis polymorphe.