En faisant nos valises...
Hélas, oui, ce lieu va disparaître.
Au départ @Bad_Educatian m'avait gentiment accueillie ; puis @Bad_Influence nous a rejoints. Ce fut, pour elle et moi, la douceur d'un nid où nous pouvions essayer de partager nos textes, nos petites réflexions, au-delà des journaux intimes. Pour lui et moi, c'était l'occasion, dès le départ, de nous encourager : tu ne crois pas en ce que tu écris mais moi si, je ne crois pas en ce que j'écris mais toi si, encourageons-nous ensemble. La possibilité aussi de partager sans forcer : plutôt que d'envoyer par mail nominatif quelques extraits avec des proches dont on aurait attendu le retour en se rongeant les dents, qui auraient pu ne pas savoir quoi répondre, ne pas avoir eu le temps de lire, ne pas trouver ça fameux, créant l'insupportable attente, angoisse, malaise. Nous avons ouvert le lieu de bouteilles à la mer, et débouche qui voudra. Moi l'écriture c'est mon sang, ma bile, mon oxygène, mon poison, mon addiction, bref : tous ceux qui me connaissent depuis l'enfance le savent, écrire, j'y pense avant de penser à manger. Ça ne veut pas dire que c'est "bon" pour autant. J'éprouve une infinie reconnaissance envers @Bad_Educatian pour m'avoir offert cet espace ; une tristesse à savoir que ce lieu va s'éteindre ; un regret qu'il ne veuille pas poursuivre le chemin sur Substack, mais il a ses raisons, qui lui appartiennent. Et puis après tout, le silence n'est pas toujours définitif. Il y aura, oui, le Substack sur lequel nous continuerons, peut-être, sans doute, à écrire quand le vent se lèvera de nouveau. Il y sera toujours le bienvenu, et peut-être un jour, sur quelque autre support, aussi, si cela lui convient mieux.
C'est précieux, le silence. C'est encore plus précieux, ce·ll·eux capables de l'accepter, sans forcément le comprendre. Alors que j'écris ces lignes, mon chat dort sur une chaise à côté. Elle n'est jamais collée à moi, jamais sur mes genoux, mais toujours proche. L'un des sentiments de plénitude les plus forts que j'éprouve, c'est quand je vais me coucher, pour une sieste ou pour la nuit, et que, sombrant dans le sommeil, ou au réveil, j'entends le tout petit bruit de ses pas dans la chambre qui se rapprochent ; je ressens le rebond de son saut sur le lit, où elle s'enroule, sans me toucher ; j'écoute le clapotis discret de sa toilette méticuleuse avant de s'endormir. Elle n'exige pas de savoir pourquoi je dors, pourquoi j'ai été absente tantôt, pourquoi je suis plus distraite ce soir. Elle reste à côté. Simplement. Elle ignore si je suis intelligente, si j'écris bien, si j'ai un bon statut social, si je suis gentille, névrosée, jolie, incapable, etc. On est bien ensemble en silence, voilà.
Bien sûr que j'ai pensé à t'écrire, pourtant. J'aurais voulu te parler de tant de choses. L'autre soir par exemple, j'ai regardé le film Nüremberg ; je n'ai pas décollé les yeux, grave, des véritables images d'archives de la découverte des camps, l'horreur réelle, historique, les charniers ; en revanche, la scène fictionnelle de pendaison, je n'ai pas pu la regarder, j'ai détourné les yeux. Je t'aurais parlé, là, de la question du respect de la dignité humaine, une de mes valeurs cardinales. Le fonctionnement de l'empathie.
J'aurais pu te parler de ce qui nous préoccupe tous depuis deux semaines, en France : ces manifs, ces émeutes, l'approche des présidentielles, les discours médiatiques, mon effroi. Essayer de penser pour prendre du recul ; et aussi essayer de dire, à toi qui vois cela de loin, au-delà des frontières, qu'il faut lire plus loin que les pancartes, comprendre un peu le système électoral français, la doctrine policière, les acquis sociaux, les présidentielles à venir, le climat, etc, pour essayer de comprendre le problème au-delà des clichés sur le caractère français. Pour ce que j'en pense et ce que j'en comprends, qui n'est pas objectif pour autant, je sais.
J'aurais pu te parler de mon (ancien ?) métier, de santé mentale, de burn-out, d'une farandole de diagnostics, de connaissance de soi, de soins aussi, d'une hospitalisation salvatrice. Des doutes, des peurs, des joies, à dix-mille kilomètres des clichés cinématographiques effrayants.
J'aurais pu écrire une chronique sur le statut de ces livres qu'on prête, à qui, pourquoi, dans quelles circonstances ; de ce geste d'amour universel, de tous ces bouquins auxquels je tiens énormément, que je sais dans la bibliothèque d'un autre, aimé, et que, peut-être, je ne reverrai jamais.
J'aurais pu te parler de Lui, à qui j'avais prêté un livre, il y a une dizaine d'années, tout annoté de mes études, livre d'un concours que j'avais miraculeusement réussi. Je savais qu'Il pourrait être intéressé, Il m'avait questionnée à ce sujet. En dix ans, je n'avais pas redemandé ce bouquin totem, j'étais contente qu'il passe entre ses mains, il paraît que s'Il l'a lu, Il a dû lui aussi l'annoter, le stabiloter de partout, et tant mieux, c'est que le livre vit, et il témoigne de notre lien, ce bouquin. Et puis Il est parti, un joli week-end de septembre, ses yeux se sont fermés et puis c'est tout, et j'ai demandé à voix haute comment j'allais faire maintenant qu'Il n'était plus là, lui qui l'avait toujours été. J'ai demandé alors à ses filles, qui ont notamment vidé sa bibliothèque, si elles avaient vu ce livre, si je pouvais le récupérer. On ne sait pas. J'espère qu'il a atterri entre les mains d'un autre lecteur, qui l'annotera à son tour, et qu'ainsi se tissera un lien, invisible et ténu et solide comme la soie, entre ce lecteur inconnu, feu mon grand-père, et moi.
En fait il y a tellement de choses que j'ai pensé à te raconter, mais ma pensée est toute foutraque, elle part dans tous les sens, mes méditations deviennent ruminations, anxieuses, et en ce moment plutôt que leur courir après j'essaie de vivre : je suis parfois calme, parfois triste, parfois joyeuse, parfois en colère ; j'ai faim, j'ai froid, j'ai du plaisir, j'ai de l'inquiétude, j'ai chaud, je suis bien, et tout ceci est humain et j'espère que tu le vis aussi. Je crois que c'est important, mais je ne sais pas si c'est très intéressant.
Alors je finis en te racontant que je les aime, @Bad_Educatian qui a choisi le silence, et qui au creux de son repli bâtit le confort et le repos qui lui sont nécessaires ; j'aimais ses bouts de textes, ses expériences, ses émerveillements, je sais qu'il les aura encore, un jour, et le silence n'abolira jamais notre amitié. J'aime sa finesse, sa discrétion, son amitié rare, mais aussi sincère que protectrice, précieuse, son âme punk aussi, sans mégalomanie aucune ni excessive prétention, la tranquillité avec laquelle il sait marcher en travers des routes, tête en l'air, au risque d'apercevoir un éclat de trésor autant que de se casser la figure sur une marche qu'il n'aurait pas vue. Je l'aime aussi, @Bad_Influence, que j'adorais depuis des années et qui un jour, il y a quelques mois à peine, je crois, m'a fait lire l'un de ses textes ; et même si j'étais, ce soir-là, bourrée et dramatique et perdue dans le recoin de ma tête, le texte m'a décollée, je l'ai relu sobre, et j'ai trouvé que c'était trop beau pour rester au fond du carnet de notes de son téléphone ; et les éclats de vie qu'elle raconte, les portraits, les fenêtres, transcrivent en mots la douceur de sa présence, de son regard sur le monde, les autres, sa délicatesse aussi, la force fragile et ciselée qu'elle recèle en elle pour rester dans la tourmente, sinon un phare - car c'est trop exiger de quiconque - du moins la promesse d'une hospitalité de cœur sans aucune attente de contrepartie. Ils sont mes amis, mes justes, et je suis heureuse qu'à nous trois, nous ayons un instant pu bâtir ce petit îlot de consolation, Céléphaïs.
Merci enfin à toi, lecteur·ice, qui par ta présence régulière, certains de tes retours, parfois, discrets, timides, nous a donné le cœur à continuer. In fine, vous n'étiez qu'une quinzaine d'abonnés tout au plus, beaucoup moins à nous lire au fur et à mesure, encore moins à vous manifester. C'était déjà pour nous énorme.
Bref. Nous continuerons sur Substack, @Bad_Influence et moi ; on est aussi sur Instagram (cf liens précédents), où je publie parfois quelques gribouillages - expérimentant la BD en ce moment. Des projets il y en aura toujours. Une page se tourne, d'autres récits commencent.
Alors à plus dans le bus, à plus tard Balthazar, see you later alligator !