Le salon du perfectioniste
Il a des rêves plein la tête, une imagination débordante. Il voudrait faire plein de projets, fabriquer des trucs en pagaille, voyager, rencontrer, inventer et rêver. Il aimerait rêver à deux, parce qu’“Un rêve dont vous rêvez seul n’est qu’un rêve, un rêve que vous rêvez ensemble est la réalité”, comme disait Yoko Ono. Humain, il l’est comme tout le monde, il a besoin d’étreintes, d’une oreille tendre à qui susurrer ses idées les plus farfelues dans le creux de la nuit, et qui lui réponde : “mais alors, qu’est-ce qu’on attend ?”.
Sa maison, il l’a construite pratiquement tout seul. Il a appris de ses mains à mesurer, raboter, scier, percer, clouer, fixer ; il connaît désormais les essences des bois et quand un meuble nouveau lui plaît, il part acheter des planches, des clous, des vis et des équerres, et il s’y met. Il est si fier de ses choix, du marbre dans la douche au canapé blanc, auquel il tient tant qu’il demande à ce qu’on étende un plaid si l’on veut s’y asseoir avec un pantalon noir. Il s’agite, sans cesse, il s’active ; il s’épuise, conséquemment.
Il l’a invitée dans ses rêves. Il lui a demandé de l’aider. Il s’agissait juste de couper quelques légumes, pendant qu’il s’occupait de faire cuire quelque viande, à côté. Elle a fait comme elle faisait d’habitude, chez elle, saisi le couteau, les légumes, qu’elle a soigneusement lavés, déposés sur le plan de travail, avant de les hacher, fin, en une jolie julienne. Il a réalisé trop tard. Ce plan de travail, ces planches brillantes, vernis, superbes, des heures de travail, ruinées par les lacérations.
Il s’est mis en colère. Il a pesté contre son inconséquence, son manque de considération, était-elle idiote ou faisait-elle exprès ? Dans sa tête, dans la rage, il n’y a rien de clair. Ça le fait chier, il démonte rageusement planche après planche le plan de travail, ponce, efface les stries assassines, la cuisine est en vrac, de la sciure partout, il est tard, ça lui prend des heures, il n’a pas mangé, et rongée de culpabilité et de maladresse elle ne peut rien faire pour apaiser sa rage. C’est la goutte d’eau, c’est trop, tous ses projets à lui qu’on ruine parce qu’on ne l’aide pas, il est tout seul, c’est quand même pas compliqué, être aidé sans se faire saloper son travail, bref, la colère rouge, la fatigue, la lassitude, le renoncement.
Elle ne pourra rien faire contre cette colère. Les excuses sont un minimum, mais il faut attendre que ça se tasse. Peut-être verra-t-il, plus tard, qu’elle savait couper une julienne de légumes comme personne. Peut-être verra-t-il, plus tard, qu’elle est certes maladroite, qu’elle ne correspond pas à la complice parfaite qu’il avait tant imaginée et qui, dans ses rêves, pense à protéger les surfaces, mais qu’elle a tant d’autres qualités sublimes auxquelles il n’aurait pas pensé, et qui pourtant miraculeusement fleurissent son quotidien, au prix de quelques éraflures sur son plan de travail. Peut-être, un jour, se dira-t-il que ces éraflures, qu’il aurait pu laisser apparentes, le temps d’en avoir assez pour refaire son plan de travail, étaient comme l’empreinte maladroite d’une véritable histoire d’amour.
Autrefois, je m’acharnais à dire que lorsqu’on aime quelqu’un, on ne doit pas chercher à le changer. Je pense souvent également à l’une des plus belles phrases d’amour que j’ai lues, dans Les Enténébrés de Sarah Chiche, qui dit : “je t’aime pour tout ce que tu es et tout ce que tu vas devenir”, parce que c’est un acte de foi véritable de croire dans celui que le temps inévitablement changera, et peut-être éloignera de nous, une marque de confiance splendide dans le potentiel de l’être aimé.
Aujourd’hui, je crois - et peut-être demain changerai-je d’avis, puisqu’il n’y a que les cons, etc. - que la véritable rencontre, amoureuse, amicale, inévitablement nous changera, nous marquera, stries maladroites dans notre plan de travail. Charles Pépin, dans son essai de philosophie La Rencontre, explique patiemment pourquoi toute rencontre n’est pas décidée par le hasard ou le destin, mais préparée par notre ouverture inconsciente à l’autre. Mais pour qu’il y ait rencontre, il faut être en paix, je crois, avec l’idée que le joli salon bien rangé de notre âme sera débordé du joli foutoir maladroit de l’autre. Nos plus belles rencontres ne nous ont-elles pas, tous, joliment débordé·e·s ?