nouvelle
Il ne se souvenait pas à partir de quand dans sa vie il était devenu frileux. Il y avait bien, dans sa mémoire, quelques images de la petite enfance dans lesquelles il courait pieds nus sur le carrelage glacial, se faisant gronder par la nourrice qui l’avertissait qu’il attraperait froid. C’était un temps lointain, un temps qui ne lui ressemblait plus. Voilà quelques décennies déjà que l’on disait de lui, haussant les épaules, avec un petit sourire : “c’est tout lui, ça, il a toujours froid”.
Le lac étendait devant lui ses eaux tantôt opalines, tantôt émeraude. Sous ses semelles, les galets tordaient gentiment la plante de ses pieds, tantôt comme un massage, tantôt la menace d’une chute maladroite. Maladroit, c’était tout lui aussi, depuis aussi longtemps d’ailleurs. Son corps se refusait à obéir à la délicatesse qu’il espérait pourtant avec ardeur : qu’il essaie de mesurer ses gestes en plume de colibri, toujours sa manche, son coude, se prenait dans quelque obstacle, fracassant au sol les tasses posées négligemment sur les bords de comptoirs, répandant aux quatre vents les liasses de feuilles au moindre courant d’air brusque qu’il charriait sur chacun de ses passages. C’était l’écharpe mal nouée se déroulant de son cou frissonnant qui accrochait le coin d’un cadre, l’épaisseur de laine du deuxième cardigan dont il n’avait pas calculé le volume surnuméraire de sa silhouette, autrefois svelte, désormais épaisse et lourde de sa lutte d’étoffes contre le froid.
La plage, à cet endroit, était moins fréquentée. La saison était encore fraîche, quelques rares baigneurs s’ébattaient quelques dizaines de mètres plus loin, la rumeur de leurs rires tintant à ses oreilles, ces éternels corps musclés, vernis d’eau en toute saison, qui, eux, ne connaissaient pas le froid. Il s’était éloigné pour apaiser ses nerfs, tout adonné à la contemplation de l’esquif, là-bas, accroché depuis aussi longtemps qu’il pouvait se souvenir à la dernière bouée, au loin. Enfant, il y inventait tant d’aventures lacustres, s’y voyant un jour buriné d’expérience, luttant avec la houle, offrant sa peau au soleil. Les algues troubles qui grignotaient ses chevilles et toujours le faisaient renoncer à ses baignades devenaient autant d’hydres monstrueuses qu’un jour, quand il serait adulte, courageux, il trancherait sans peur d’une pagaie tranchante. Il était devenu grand. Les algues, toujours, faisaient manquer un battement à son cœur horrifié quand, rarement, il osait retrousser son pantalon sur ses mollets blanchâtres et tenter quelques pas dans l’eau froide. L’enfant impavide, pieds nus sur le carrelage, lui était devenu trop inconnu pour qu’il regrette de l’avoir déçu ; il pensait à ce petit étranger avec une amertume mêlée d’admiration. Il ne se souvenait pas avoir été celui-là.
Ses tempes battaient d’une migraine douloureuse, sa nuque était endolorie d’une colère aveugle. Il contemplait ses amis, jouant dans l’eau, là-bas. Depuis combien de temps avaient-ils renoncé, devant sa maladresse, ses tergiversations, ses refus, à l’inviter à les rejoindre ? Il détestait de toutes façons toute cette agitation, l’essoufflement inévitable dès qu’il tentait de les imiter, cette brûlure d’aiguilles s’enfonçant dans la base de sa langue quand, courant après le ballon, il ne parvenait pas à le saisir, comme si son cerveau lui refusait de mesurer avec certitude les données de l’espace. Rien qu’en y pensant, ses mâchoires se contractaient, enragé contre les plaisirs ineptes des humains, cette manie de souffrir pour glorifier un corps qui toujours menaçait de déception et d’une inévitable décrépitude, enragé aussi contre son incapacité à comprendre, à partager cette joie définitivement étrangère, et la paroi de verre dépoli qui le séparait de la vie et qu’il semblait, pourtant, seul à percevoir. Cette pensée crépitait dans toutes ses artères, nouant ses omoplates d’une tension éreintante, et brûlante. Il regarda la barque sur la bouée, au loin, le ventre onctueux du lac, là-bas, insaisissable. Il asphyxiait de rancœur. Il avait trop chaud.
Lentement, il s’assit sur les galets, commença par ôter la double paire de chaussettes, épaisses et rêches de tant de lavages, et qui jamais ne suffisait à protéger ses orteils anguleux des frottements du cuir, de la morsure de l’hiver. Il dénoua l’écharpe de laine autour de son cou, qui menaçait toujours de l’étouffer en s’accrochant au moindre obstacle. Il fit glisser la fermeture éclair de sa polaire grise et terne, qu’il ôta en la pliant soigneusement, et déposa sur les galets grisâtres. Le vent encore frais du mois de mars battit dans le coton de son t-shirt à manches longues ; il se sentait nu, à la merci du temps. Il retroussa les jambes de son pantalon sur ses genoux, une fois encore s’avança, cahin-caha, sur les galets branlants, laissant l’eau cingler ses chevilles. La fraîcheur soudaine le détournait de sa migraine. Les cris des baigneurs se dissipaient dans le clapotis régulier des vaguelettes, constant, inchangé, contrairement aux rides aux coins de sa bouche, aux cheveux argentés qui parsemaient sa chevelure plus rare. Il se souvint des piaillements des oiseaux de son enfance qui se mêlaient aux vagues, aux éclats des papillons qui avaient disparu. L’eau seule était restée, fidèle, minérale, l’inconfort des galets et la morsure gluante des algues. Il s’étonna d’y trouver même un peu de réconfort. Il s’avança plus loin, jusqu’à tremper l’étoffe de son pantalon, là, au creux des genoux, protégeant la peau fine du frisson attendu. Les avertissements de sa nourrice résonnaient à ses souvenirs comme si elle l’attendait sur la grève : “reviens ! tu vas attraper la mort !”. Il rit doucement. La mort, il le savait, ne s’attrapait pas d’un coup de froid ; la mort ne s’attrapait pas, ne se laissait capturer par personne ; c’était elle qui traquait ses proies, cachée dans les branchages un jour d’été sans nuages, se laissant tomber soudain sans prévenir sur ceux qui ne demandaient rien. La mort, on ne pouvait pas la piéger, ni la contraindre, elle n’obéissait à personne. Elle était passée proche plusieurs fois, trop proche, avait emporté sans prévenir quelques uns de ses semblables ; elle n’obéissait à aucune logique, c’était elle qui vous surprenait. Son pantalon se gorgeait d’eau, alourdissait ses pas ; sans y penser, il défit les boutons de sa braguette, batailla pour faire tomber le jean en tire-bouchon sous ses genoux, le regarda un peu flotter, gonflé à la surface du lac, puis l’enfonça, fermement, sous ses chevilles, pour s’en libérer. En caleçon, il regarda le tissu flotter mollement entre lui et la plage, avec la fierté puérile de la désobéissance. Après tout, il n’avait jamais adoré ce vêtement. Il se retourna tranquillement vers les bouées, et poursuivit sa progression.
L’eau imbibait désormais le bas de son caleçon ; il jeta un œil vers le groupe de ses proches, plus lointain ; les hommes toujours riaient aux éclats, de l’eau jusqu’à la taille, ces antiques raquette en scratch fluo à la main, leurs grands mouvements d’épaules. Les femmes étaient étendues sur la plage, discutaient, paisibles, en surveillant la meute. Il était le seul à n’avoir pas amené de maillot de bain, délibérément, par fierté d’être pour toujours celui qui ne se baignait pas. Il détestait son corps, ses rondeurs molles, sa pilosité brune, éparse et rare, quelques poils drus et épais trop nombreux et trop noirs sur la blancheur de sa peau. Il se sentit ridicule. Immédiatement, il s’agenouilla. Son souffle fut coupé un instant du choc de température, l’eau glaciale qui immergeait son ventre mou et fragile, le pincement de ses tétons soudain raidis. Pour se réchauffer, il tenta quelques mouvements de crawl, maladroits, vers les bouées. Ne plus voir les autres, ne plus les entendre. Son cœur battait à tout rompre dans ses tympans, il ne l’écoutait pas. Quand il se sentit calmé, il reprit une posture verticale. L’eau désormais lui arrivait jusqu’aux épaules. Le coton du caleçon et de son t-shirt entravait ses mouvements, se gonflant et se dégonflant autour de ses membres échauffés, lui rappelant l’entrave agaçante des algues. Au moins, il avait mis son corps flasque et honteux à l’abri des regards. Rapidement, il se débarrassa de ses derniers vêtements, les abandonnant au même sort que son jean. Le courant gentillet se chargeait bien de les ramener à la rive. Cela n’avait plus grande importance.
Lointaines, les bouées s’étaient cependant sensiblement rapprochées. Il reprit son souffle, hésita un instant. Il n’avait jamais réussi à synchroniser son crawl, se rappelait la panique des cours de natation, au collège. Son corps ne restait jamais horizontal, ses battements de bras rageurs éclaboussaient alentour et rompaient l’harmonie de la ligne comme la nuit quand ses cauchemars ruinaient de plis et de sueur les draps lavés la veille. Il s’essoufflait vite, ne parvenait pas à caler sa respiration sur ses mouvements, cassait sa nuque à chercher la goulée d’air salvatrice, avançait à peine. Il avait tenté pourtant de se faire expliquer l’élégance paisible de la nage, observait, envieux, la noblesse des gestes de son père et de ses frères qui fendaient l’écume avec la précision de la lame ; c’était peine perdue, ça ne prenait pas. Ravalant son orgueil, il tenta quelques brasses. Loin des regards, il consentait à devenir crapaud, jambes flexibles prenant appui dans le liquide et se projetant loin, bras s’ouvrant à l’horizon. La ligne d’eau immergeait ses sourcils, et dans cette cachette liquide, il se sentait plus serein. Il avança ainsi vers la barque abandonnée, trouvant la synchronisation de ses gestes batraciens, trop loin désormais pour entendre les bruissements de la grève.
Tout était presque parfait ; il avait trouvé le souffle, le rythme, la tranquillité des gestes pour ne plus penser à rien, que la sensation de l’eau qui le portait et l’enveloppait, la rythmique rigoureuse de chacun de ses mouvements. Seule le gênait encore la gourmette portée depuis son baptême, autrefois. Il avait été si fier le jour où il l’avait reçue, soulagé aussi d’être confirmé de la famille, lui qui avait été si envieux de celles de ses grands-frères. Il la lustrait avec soin, et depuis l’adolescence, avait consciencieusement fait rajouter les maillons d’or accompagnant sa croissance au fur et à mesure de ses années. Il avait envié autrefois les chevalières que ces membres des grandes familles arboraient, s’était contenté d’un bracelet à son prénom, c’était quand même quelque chose, la preuve qu’il avait aussi des racines, une famille, qu’il n’était pas seul. Il pensa qu’il aurait dû penser à la laisser sur la plage, avec son écharpe et ses chaussettes, avant de partir nager ; il avait oublié. Sa mère lui aurait fait la leçon, lui rappelait combien cela coûtait cher. Sa mère non plus ne savait pas nager. Quand son père et ses frères s’élançaient dans le lac pour faire une course de papillon, elle frissonnait d’angoisse ; il restait assis avec elle, lui racontant l’école, s’inventant une vie de lycéen passionnante pour la distraire, d’un prénom tissant une légende, des aventures dignes des romans qu’il lisait, seul, en permanence. Elle l’écoutait, souriante, le regard inquiet fixé sur son mari et ses fils, répondant distraitement. Il aurait voulu l’arracher au souvenir de son petit frère, à elle, celui que la rivière avait pris quand il avait six ans, qu’elle avait surveillé jusqu’à ne plus le voir et être incapable d’aller le chercher. Et même si ses frères et son père savaient nager, et même si le lac était moins fourbe que la rivière et ses roches perfidement acérées sous ses tendres bouillonnements, il se souvenait des avertissements de sa mère, que l’eau prend les hommes sans prévenir et qu’il faut s’en méfier, une crampe, une hydrocution, un coup de fatigue. Il se dit qu’il devait être prudent, qu’il s’était emballé, et cessa ses mouvements de brasse. Il n’avait plus pied depuis quelque temps, même les algues avaient cessé de frôler ses chevilles. Il se mit sur le dos, fit la planche, quelque temps, afin d’être prudent et de se reposer. La gourmette était lourde, épaisse, sur son poignet. Contemplant la lueur du soleil perçant derrière un épais nuage, il jouait avec le fermoir du bracelet. Il sentit le déclic, un frôlement de serpent, et puis la légèreté. La gourmette coula parmi les hydres d’algues, perle ou trésor de pirate englouti parmi les sédiments.
Il avait atteint la dernière bouée de la zone baignable. Il se surprit d’être parvenu jusque là. Autrefois, sur la rive, il avait rêvé avec sa compagne : un jour, ils auraient retrouvé assez de force physique pour nager jusque là. Elle non plus n’aimait pas vraiment l’eau, elle aussi était devenue frileuse. C’était l’un des effets secondaires de ses médicaments. Il y avait eu la perte de ses cheveux, de ses sourcils ; il y avait eu les kilos qu’elle avait pris par dizaines. Ils avaient traversé ensemble la peur, les salles blanches de l’hôpital, les vomissements et le dégoût. Ils avaient vacillé devant le médecin, il avait senti le linoléum s’ouvrir sous sa chaise, mais il n’avait rien dit, il avait pris sa main, et ne l’avait plus lâchée. Ils avaient tenu ensemble des années. A cette époque, et peut-être par le mystère des pouvoirs de l’inconscient sur le corps, par l’amour inconditionnel qu’il lui portait et la promesse qu’ils traverseraient tout cela ensemble, il avait aussi pris du poids. C’était même à peu près la période où ses cheveux s’étaient faits plus fins, et plus rares. Il avait tenu sa promesse. Au bout de plusieurs années de lutte, le mot de “rémission” avait été prononcé. Il avait fallu réapprendre à vivre après cela. Elle y était très bien arrivée. Jamais il ne l’avait vue aussi affamée d’existence ; elle s’était mise au triathlon, à la danse, ses kilos avaient fondu, son port était devenu altier, et une nouvelle chevelure douce et flamboyante avait repoussé de son crâne d’oisillon, plus envoûtante encore que le jour où il était tombé amoureux d’elle. Désormais elle sortait, ne voulant rien manquer des vendredis-salsa, des samedi-copines, des dimanche-compétition. Alors il passait ses week-ends dans un silence tranquille, cuisinant pour tromper l’attente, avant qu’elle ne revienne, ragaillardie, se mettant à table joyeuse comme une petite fille, lui racontant ses innombrables péripéties, égrenant un chapelet interminable de noms inconnus plus convaincant encore que les récits fantasmés qu’il faisait autrefois à sa mère. Mais elle ne lisait pas de romans d’aventure, ni rien d’autre d’ailleurs : il avait bien essayé de choisir, soigneusement, un récit qui pourrait lui plaire ; il la retrouvait, le soir, ronflant légèrement contre l’oreiller, les lunettes encore sur son nez et la lampe de chevet toujours allumée, et le livre sur ses genoux, entrouvert aux premières pages. Il récupérait alors, délicatement, le livre, les lunettes, qu’il posait sur la table. Tendrement, il la guidait, profitant de son demi-sommeil pour l’allonger correctement et la border avant d’éteindre la lumière, amoureux toujours de cette femme qui avait traversé les limbes et en était revenue, si proche et si lointaine dans le moelleux des rêves. La litanie des prénoms, cependant, s’était lentement tarie autour des dîners. D’ailleurs, elle rentrait de plus en plus tard, et il laissait de plus en plus souvent son assiette au frigo, avec un petit mot doux, trop fatigué désormais pour l’attendre. Et finalement elle n’était plus revenue. Le courrier du notaire, depuis plusieurs semaines, attendait sur son bureau qu’enfin il se décide à le signer. Il le contemplait, figé en statue de sel, sans plus oser y toucher. Ses amis étaient venus le chercher pour lui proposer une sortie au lac, lui changer les idées. Il s’était laissé trainer dans leur tourbillon de discussions légères et lointaines. Ils avaient encore oublié qu’il ne se baignait pas. Il se retourna vers la grève, leurs têtes pas plus grosses désormais que des épingles de couture. Ils l’avaient oublié. Son alliance glissa, rejoignant dans les sables la gourmette.
Bien loin de la dernière bouée désormais, il fut pris d’une quinte de toux qui l’obligea à interrompre sa nage. Son corps était secoué de soubresauts, tant bien que mal il pédalait pour garder le menton au-dessus de la ligne de flottaison. Les spasmes le tinrent quelques minutes, ou bien des heures, et ses poumons comme sa gorge brûlaient de toutes les cigarettes qu’il avait fumées autrefois, à l’hôpital, se cachant d’elle, d’abord, et de plus en plus en attendant la fin de ses séances. Il avait de l’eau par la bouche, les narines, peinant à reprendre son souffle, puis expectorant des glaires goudronneuses, dont les filaments verdâtres coulaient se confondre dans les algues. L’eau froide soudain semblait s’immiscer dans tous ses pores, son souffle devenait erratique, il crut que c’était la fin et repensa à sa mère, son oncle noyé, les mots de sa nourrice. Il avait trop tenté l’eau et la mort, et elles venaient pour lui désormais.
Il ne se noya pas. Abandonnant son corps à sa houle, il s’était de nouveau allongé en planche, tout concentré à se maintenir flottant malgré les secousses. Il avait fermé les yeux, et fixé toute son attention sur chaque cellule de sa peau, chaque alvéole de ses poumons, attentif au moindre tremblement, se répétant qu’il ne craignait plus la tempête, qu’il deviendrait la tempête. Le ciel s’assombrit. Il ne le remarqua pas. Il n’y avait plus de rivage, plus d’amis, plus de barque, plus de bouée. Il n’y avait plus de haut, plus de bas, plus de Nord, de Sud, de boussole, plus rien que l’eau contre lui, en lui, et les palpitations de chaque atome de son être. Il n’y avait plus de temps. Les spasmes s’espacèrent. De son épiderme semblaient se décoller des squames de goudron brûlé, de chagrin et de mauvaises habitudes. Il se surprit à respirer. Une odeur fraîche et nouvelle naissait du contact de sa peau et de l’eau. Il était propre, les poumons amples, il était vivant.
La barque l’attendait toujours, plus très loin désormais. Il se retourna sur le ventre, glissa son front dans l’eau, et repris sa nage, ne prêtant aucune intention à la mue de reptile sèche et granuleuse, se gonflant et se dégonflant, méduse archaïque s’éloignant dans son sillage.
Ses muscles désormais étaient chauds, dans une tension agréable. Il se sentait encore lourd encore, ralenti par sa chair, la graisse de son ventre, ses fesses, ses cuisses, complexe de gamin qui n’avait fait qu’enfler au fil des années. Il battit des bras et des jambes de plus belle. La lune gibbeuse miroitait sur le lac, grandissait l’ombre de la barque pour en faire un formidable navire. Il sentait les bourrelets de sa honte lutter contre la vague, freiner son avancée. Il n’y tenait plus tellement. Voilà plusieurs heures qu’il avait oublié le froid, ses réserves de graisse lui devenant totalement inutiles. Il y renonça. Il sentit l’épaisseur de ces chairs protectrices, accumulées pour une hibernation de toute une vie, se décrocher gentiment de ses membres. Ses rides se décollèrent, et comme des cils sur une joue, vinrent glisser sur les flots, légères comme des pétales de fleurs. Lourd, son manteau adipeux coula dans les ténèbres, révélant une toison brune épaisse et soyeuse. L’eau ne résistait plus ; elle glissait sur ses muscles enveloppés de fourrure. La brasse devenait plus simple, peu à peu il renonçait aux mouvements trop amples, qui brisaient sa vitesse, sentant qu’une simple ondulation de ses hanches suffisait à le propulser plus loin. Il avait habitué son souffle à l’apnée, et sentit bientôt qu’il pouvait plonger bien plus longuement qu’il ne s’en croyait capable. Il appartenait au lac désormais ; il en avait compris les remous, la vie secrète, les goûts et les odeurs. Il devinait le plus imperceptible des mouvements dans ses follicules pileux, sentant toutes les vies, de l’anguille à la crevette, jusqu’au bout de ses moustaches. Il s’amusa ainsi à plonger et mesurer la distance qu’il parcourait en glissant sous la surface, rapide et libre, heureux comme un enfant.
Quand il releva la tête, la barque avait disparu. Il eut un mouvement d’inquiétude, s’interrompit, se retourna. Elle était toujours amarrée à la bouée, immobile depuis plus de quarante ans déjà. Ivre de vitesse, il ne s’était même pas rendu compte qu’il l’avait dépassé. Il rit. Elle semblait plus petite désormais, pas si impressionnante, un peu vermoulue. Il contempla ses rames, lourdes, incrustées de coques, se dit qu’il n’irait pas bien loin avec cela. Il ne pouvait, finalement, compter que sur lui même.
Il haussa les épaules, tourna le dos à la barque, sourit. Ça avait été plus facile qu’il ne le croyait. Il n’avait plus de honte, plus de chagrin, plus de colère, et il n’avait plus froid. Les reflets de la lune toujours l’appelaient vers l’immensité du lac. Il reprit tranquillement son souffle, et replongea. L’eau, facile, amicale, glissait paisiblement sur son museau et ses nageoires.