Aller au contenu

Fictions

Ablution

Il ne se souvenait pas à partir de quand dans sa vie il était devenu frileux. Il y avait bien, dans sa mémoire, quelques images de la petite enfance dans lesquelles il courait pieds nus sur le carrelage glacial, se faisant gronder par la nourrice qui l’avertissait qu’il attraperait froid. C’était un temps lointain, un temps qui ne lui ressemblait plus. Voilà quelques décennies déjà que l’on disait de lui, haussant les épaules, avec un petit sourire : “c’est tout lui, ça, il a toujours froid”.

Le lac étendait devant lui ses eaux tantôt opalines, tantôt émeraude. Sous ses semelles, les galets tordaient gentiment la plante de ses pieds, tantôt comme un massage, tantôt la menace d’une chute maladroite. Maladroit, c’était tout lui aussi, depuis aussi longtemps d’ailleurs. Son corps se refusait à obéir à la délicatesse qu’il espérait pourtant avec ardeur : qu’il essaie de mesurer ses gestes en plume de colibri, toujours sa manche, son coude, se prenait dans quelque obstacle, fracassant au sol les tasses posées négligemment sur les bords de comptoirs, répandant aux quatre vents les liasses de feuilles au moindre courant d’air brusque qu’il charriait sur chacun de ses passages. C’était l’écharpe mal nouée se déroulant de son cou frissonnant qui accrochait le coin d’un cadre, l’épaisseur de laine du deuxième cardigan dont il n’avait pas calculé le volume surnuméraire de sa silhouette, autrefois svelte, désormais épaisse et lourde de sa lutte d’étoffes contre le froid.

La plage, à cet endroit, était moins fréquentée. La saison était encore fraîche, quelques rares baigneurs s’ébattaient quelques dizaines de mètres plus loin, la rumeur de leurs rires tintant à ses oreilles, ces éternels corps musclés, vernis d’eau en toute saison, qui, eux, ne connaissaient pas le froid. Il s’était éloigné pour apaiser ses nerfs, tout adonné à la contemplation de l’esquif, là-bas, accroché depuis aussi longtemps qu’il pouvait se souvenir à la dernière bouée, au loin. Enfant, il y inventait tant d’aventures lacustres, s’y voyant un jour buriné d’expérience, luttant avec la houle, offrant sa peau au soleil. Les algues troubles qui grignotaient ses chevilles et toujours le faisaient renoncer à ses baignades devenaient autant d’hydres monstrueuses qu’un jour, quand il serait adulte, courageux, il trancherait sans peur d’une pagaie tranchante. Il était devenu grand. Les algues, toujours, faisaient manquer un battement à son cœur horrifié quand, rarement, il osait retrousser son pantalon sur ses mollets blanchâtres et tenter quelques pas dans l’eau froide. L’enfant impavide, pieds nus sur le carrelage, lui était devenu trop inconnu pour qu’il regrette de l’avoir déçu ; il pensait à ce petit étranger avec une amertume mêlée d’admiration. Il ne se souvenait pas avoir été celui-là.

Ses tempes battaient d’une migraine douloureuse, sa nuque était endolorie d’une colère aveugle. Il contemplait ses amis, jouant dans l’eau, là-bas. Depuis combien de temps avaient-ils renoncé, devant sa maladresse, ses tergiversations, ses refus, à l’inviter à les rejoindre ? Il détestait de toutes façons toute cette agitation, l’essoufflement inévitable dès qu’il tentait de les imiter, cette brûlure d’aiguilles s’enfonçant dans la base de sa langue quand, courant après le ballon, il ne parvenait pas à le saisir, comme si son cerveau lui refusait de mesurer avec certitude les données de l’espace. Rien qu’en y pensant, ses mâchoires se contractaient, enragé contre les plaisirs ineptes des humains, cette manie de souffrir pour glorifier un corps qui toujours menaçait de déception et d’une inévitable décrépitude, enragé aussi contre son incapacité à comprendre, à partager cette joie définitivement étrangère, et la paroi de verre dépoli qui le séparait de la vie et qu’il semblait, pourtant, seul à percevoir. Cette pensée crépitait dans toutes ses artères, nouant ses omoplates d’une tension éreintante, et brûlante. Il regarda la barque sur la bouée, au loin, le ventre onctueux du lac, là-bas, insaisissable. Il asphyxiait de rancœur. Il avait trop chaud.

Lentement, il s’assit sur les galets, commença par ôter la double paire de chaussettes, épaisses et rêches de tant de lavages, et qui jamais ne suffisait à protéger ses orteils anguleux des frottements du cuir, de la morsure de l’hiver. Il dénoua l’écharpe de laine autour de son cou, qui menaçait toujours de l’étouffer en s’accrochant au moindre obstacle. Il fit glisser la fermeture éclair de sa polaire grise et terne, qu’il ôta en la pliant soigneusement, et déposa sur les galets grisâtres. Le vent encore frais du mois de mars battit dans le coton de son t-shirt à manches longues ; il se sentait nu, à la merci du temps. Il retroussa les jambes de son pantalon sur ses genoux, une fois encore s’avança, cahin-caha, sur les galets branlants, laissant l’eau cingler ses chevilles. La fraîcheur soudaine le détournait de sa migraine. Les cris des baigneurs se dissipaient dans le clapotis régulier des vaguelettes, constant, inchangé, contrairement aux rides aux coins de sa bouche, aux cheveux argentés qui parsemaient sa chevelure plus rare. Il se souvint des piaillements des oiseaux de son enfance qui se mêlaient aux vagues, aux éclats des papillons qui avaient disparu. L’eau seule était restée, fidèle, minérale, l’inconfort des galets et la morsure gluante des algues. Il s’étonna d’y trouver même un peu de réconfort. Il s’avança plus loin, jusqu’à tremper l’étoffe de son pantalon, là, au creux des genoux, protégeant la peau fine du frisson attendu. Les avertissements de sa nourrice résonnaient à ses souvenirs comme si elle l’attendait sur la grève : “reviens ! tu vas attraper la mort !”. Il rit doucement. La mort, il le savait, ne s’attrapait pas d’un coup de froid ; la mort ne s’attrapait pas, ne se laissait capturer par personne ; c’était elle qui traquait ses proies, cachée dans les branchages un jour d’été sans nuages, se laissant tomber soudain sans prévenir sur ceux qui ne demandaient rien. La mort, on ne pouvait pas la piéger, ni la contraindre, elle n’obéissait à personne. Elle était passée proche plusieurs fois, trop proche, avait emporté sans prévenir quelques uns de ses semblables ; elle n’obéissait à aucune logique, c’était elle qui vous surprenait. Son pantalon se gorgeait d’eau, alourdissait ses pas ; sans y penser, il défit les boutons de sa braguette, batailla pour faire tomber le jean en tire-bouchon sous ses genoux, le regarda un peu flotter, gonflé à la surface du lac, puis l’enfonça, fermement, sous ses chevilles, pour s’en libérer. En caleçon, il regarda le tissu flotter mollement entre lui et la plage, avec la fierté puérile de la désobéissance. Après tout, il n’avait jamais adoré ce vêtement. Il se retourna tranquillement vers les bouées, et poursuivit sa progression.

L’eau imbibait désormais le bas de son caleçon ; il jeta un œil vers le groupe de ses proches, plus lointain ; les hommes toujours riaient aux éclats, de l’eau jusqu’à la taille, ces antiques raquette en scratch fluo à la main, leurs grands mouvements d’épaules. Les femmes étaient étendues sur la plage, discutaient, paisibles, en surveillant la meute. Il était le seul à n’avoir pas amené de maillot de bain, délibérément, par fierté d’être pour toujours celui qui ne se baignait pas. Il détestait son corps, ses rondeurs molles, sa pilosité brune, éparse et rare, quelques poils drus et épais trop nombreux et trop noirs sur la blancheur de sa peau. Il se sentit ridicule. Immédiatement, il s’agenouilla. Son souffle fut coupé un instant du choc de température, l’eau glaciale qui immergeait son ventre mou et fragile, le pincement de ses tétons soudain raidis. Pour se réchauffer, il tenta quelques mouvements de crawl, maladroits, vers les bouées. Ne plus voir les autres, ne plus les entendre. Son cœur battait à tout rompre dans ses tympans, il ne l’écoutait pas. Quand il se sentit calmé, il reprit une posture verticale. L’eau désormais lui arrivait jusqu’aux épaules. Le coton du caleçon et de son t-shirt entravait ses mouvements, se gonflant et se dégonflant autour de ses membres échauffés, lui rappelant l’entrave agaçante des algues. Au moins, il avait mis son corps flasque et honteux à l’abri des regards. Rapidement, il se débarrassa de ses derniers vêtements, les abandonnant au même sort que son jean. Le courant gentillet se chargeait bien de les ramener à la rive. Cela n’avait plus grande importance.

Lointaines, les bouées s’étaient cependant sensiblement rapprochées. Il reprit son souffle, hésita un instant. Il n’avait jamais réussi à synchroniser son crawl, se rappelait la panique des cours de natation, au collège. Son corps ne restait jamais horizontal, ses battements de bras rageurs éclaboussaient alentour et rompaient l’harmonie de la ligne comme la nuit quand ses cauchemars ruinaient de plis et de sueur les draps lavés la veille. Il s’essoufflait vite, ne parvenait pas à caler sa respiration sur ses mouvements, cassait sa nuque à chercher la goulée d’air salvatrice, avançait à peine. Il avait tenté pourtant de se faire expliquer l’élégance paisible de la nage, observait, envieux, la noblesse des gestes de son père et de ses frères qui fendaient l’écume avec la précision de la lame ; c’était peine perdue, ça ne prenait pas. Ravalant son orgueil, il tenta quelques brasses. Loin des regards, il consentait à devenir crapaud, jambes flexibles prenant appui dans le liquide et se projetant loin, bras s’ouvrant à l’horizon. La ligne d’eau immergeait ses sourcils, et dans cette cachette liquide, il se sentait plus serein. Il avança ainsi vers la barque abandonnée, trouvant la synchronisation de ses gestes batraciens, trop loin désormais pour entendre les bruissements de la grève.

Tout était presque parfait ; il avait trouvé le souffle, le rythme, la tranquillité des gestes pour ne plus penser à rien, que la sensation de l’eau qui le portait et l’enveloppait, la rythmique rigoureuse de chacun de ses mouvements. Seule le gênait encore la gourmette portée depuis son baptême, autrefois. Il avait été si fier le jour où il l’avait reçue, soulagé aussi d’être confirmé de la famille, lui qui avait été si envieux de celles de ses grands-frères. Il la lustrait avec soin, et depuis l’adolescence, avait consciencieusement fait rajouter les maillons d’or accompagnant sa croissance au fur et à mesure de ses années. Il avait envié autrefois les chevalières que ces membres des grandes familles arboraient, s’était contenté d’un bracelet à son prénom, c’était quand même quelque chose, la preuve qu’il avait aussi des racines, une famille, qu’il n’était pas seul. Il pensa qu’il aurait dû penser à la laisser sur la plage, avec son écharpe et ses chaussettes, avant de partir nager ; il avait oublié. Sa mère lui aurait fait la leçon, lui rappelait combien cela coûtait cher. Sa mère non plus ne savait pas nager. Quand son père et ses frères s’élançaient dans le lac pour faire une course de papillon, elle frissonnait d’angoisse ; il restait assis avec elle, lui racontant l’école, s’inventant une vie de lycéen passionnante pour la distraire, d’un prénom tissant une légende, des aventures dignes des romans qu’il lisait, seul, en permanence. Elle l’écoutait, souriante, le regard inquiet fixé sur son mari et ses fils, répondant distraitement. Il aurait voulu l’arracher au souvenir de son petit frère, à elle, celui que la rivière avait pris quand il avait six ans, qu’elle avait surveillé jusqu’à ne plus le voir et être incapable d’aller le chercher. Et même si ses frères et son père savaient nager, et même si le lac était moins fourbe que la rivière et ses roches perfidement acérées sous ses tendres bouillonnements, il se souvenait des avertissements de sa mère, que l’eau prend les hommes sans prévenir et qu’il faut s’en méfier, une crampe, une hydrocution, un coup de fatigue. Il se dit qu’il devait être prudent, qu’il s’était emballé, et cessa ses mouvements de brasse. Il n’avait plus pied depuis quelque temps, même les algues avaient cessé de frôler ses chevilles. Il se mit sur le dos, fit la planche, quelque temps, afin d’être prudent et de se reposer. La gourmette était lourde, épaisse, sur son poignet. Contemplant la lueur du soleil perçant derrière un épais nuage, il jouait avec le fermoir du bracelet. Il sentit le déclic, un frôlement de serpent, et puis la légèreté. La gourmette coula parmi les hydres d’algues, perle ou trésor de pirate englouti parmi les sédiments.

Il avait atteint la dernière bouée de la zone baignable. Il se surprit d’être parvenu jusque là. Autrefois, sur la rive, il avait rêvé avec sa compagne : un jour, ils auraient retrouvé assez de force physique pour nager jusque là. Elle non plus n’aimait pas vraiment l’eau, elle aussi était devenue frileuse. C’était l’un des effets secondaires de ses médicaments. Il y avait eu la perte de ses cheveux, de ses sourcils ; il y avait eu les kilos qu’elle avait pris par dizaines. Ils avaient traversé ensemble la peur, les salles blanches de l’hôpital, les vomissements et le dégoût. Ils avaient vacillé devant le médecin, il avait senti le linoléum s’ouvrir sous sa chaise, mais il n’avait rien dit, il avait pris sa main, et ne l’avait plus lâchée. Ils avaient tenu ensemble des années. A cette époque, et peut-être par le mystère des pouvoirs de l’inconscient sur le corps, par l’amour inconditionnel qu’il lui portait et la promesse qu’ils traverseraient tout cela ensemble, il avait aussi pris du poids. C’était même à peu près la période où ses cheveux s’étaient faits plus fins, et plus rares. Il avait tenu sa promesse. Au bout de plusieurs années de lutte, le mot de “rémission” avait été prononcé. Il avait fallu réapprendre à vivre après cela. Elle y était très bien arrivée. Jamais il ne l’avait vue aussi affamée d’existence ; elle s’était mise au triathlon, à la danse, ses kilos avaient fondu, son port était devenu altier, et une nouvelle chevelure douce et flamboyante avait repoussé de son crâne d’oisillon, plus envoûtante encore que le jour où il était tombé amoureux d’elle. Désormais elle sortait, ne voulant rien manquer des vendredis-salsa, des samedi-copines, des dimanche-compétition. Alors il passait ses week-ends dans un silence tranquille, cuisinant pour tromper l’attente, avant qu’elle ne revienne, ragaillardie, se mettant à table joyeuse comme une petite fille, lui racontant ses innombrables péripéties, égrenant un chapelet interminable de noms inconnus plus convaincant encore que les récits fantasmés qu’il faisait autrefois à sa mère. Mais elle ne lisait pas de romans d’aventure, ni rien d’autre d’ailleurs : il avait bien essayé de choisir, soigneusement, un récit qui pourrait lui plaire ; il la retrouvait, le soir, ronflant légèrement contre l’oreiller, les lunettes encore sur son nez et la lampe de chevet toujours allumée, et le livre sur ses genoux, entrouvert aux premières pages. Il récupérait alors, délicatement, le livre, les lunettes, qu’il posait sur la table. Tendrement, il la guidait, profitant de son demi-sommeil pour l’allonger correctement et la border avant d’éteindre la lumière, amoureux toujours de cette femme qui avait traversé les limbes et en était revenue, si proche et si lointaine dans le moelleux des rêves. La litanie des prénoms, cependant, s’était lentement tarie autour des dîners. D’ailleurs, elle rentrait de plus en plus tard, et il laissait de plus en plus souvent son assiette au frigo, avec un petit mot doux, trop fatigué désormais pour l’attendre. Et finalement elle n’était plus revenue. Le courrier du notaire, depuis plusieurs semaines, attendait sur son bureau qu’enfin il se décide à le signer. Il le contemplait, figé en statue de sel, sans plus oser y toucher. Ses amis étaient venus le chercher pour lui proposer une sortie au lac, lui changer les idées. Il s’était laissé trainer dans leur tourbillon de discussions légères et lointaines. Ils avaient encore oublié qu’il ne se baignait pas. Il se retourna vers la grève, leurs têtes pas plus grosses désormais que des épingles de couture. Ils l’avaient oublié. Son alliance glissa, rejoignant dans les sables la gourmette.

Bien loin de la dernière bouée désormais, il fut pris d’une quinte de toux qui l’obligea à interrompre sa nage. Son corps était secoué de soubresauts, tant bien que mal il pédalait pour garder le menton au-dessus de la ligne de flottaison. Les spasmes le tinrent quelques minutes, ou bien des heures, et ses poumons comme sa gorge brûlaient de toutes les cigarettes qu’il avait fumées autrefois, à l’hôpital, se cachant d’elle, d’abord, et de plus en plus en attendant la fin de ses séances. Il avait de l’eau par la bouche, les narines, peinant à reprendre son souffle, puis expectorant des glaires goudronneuses, dont les filaments verdâtres coulaient se confondre dans les algues. L’eau froide soudain semblait s’immiscer dans tous ses pores, son souffle devenait erratique, il crut que c’était la fin et repensa à sa mère, son oncle noyé, les mots de sa nourrice. Il avait trop tenté l’eau et la mort, et elles venaient pour lui désormais.

Il ne se noya pas. Abandonnant son corps à sa houle, il s’était de nouveau allongé en planche, tout concentré à se maintenir flottant malgré les secousses. Il avait fermé les yeux, et fixé toute son attention sur chaque cellule de sa peau, chaque alvéole de ses poumons, attentif au moindre tremblement, se répétant qu’il ne craignait plus la tempête, qu’il deviendrait la tempête. Le ciel s’assombrit. Il ne le remarqua pas. Il n’y avait plus de rivage, plus d’amis, plus de barque, plus de bouée. Il n’y avait plus de haut, plus de bas, plus de Nord, de Sud, de boussole, plus rien que l’eau contre lui, en lui, et les palpitations de chaque atome de son être. Il n’y avait plus de temps. Les spasmes s’espacèrent. De son épiderme semblaient se décoller des squames de goudron brûlé, de chagrin et de mauvaises habitudes. Il se surprit à respirer. Une odeur fraîche et nouvelle naissait du contact de sa peau et de l’eau. Il était propre, les poumons amples, il était vivant.

La barque l’attendait toujours, plus très loin désormais. Il se retourna sur le ventre, glissa son front dans l’eau, et repris sa nage, ne prêtant aucune intention à la mue de reptile sèche et granuleuse, se gonflant et se dégonflant, méduse archaïque s’éloignant dans son sillage.

Ses muscles désormais étaient chauds, dans une tension agréable. Il se sentait encore lourd encore, ralenti par sa chair, la graisse de son ventre, ses fesses, ses cuisses, complexe de gamin qui n’avait fait qu’enfler au fil des années. Il battit des bras et des jambes de plus belle. La lune gibbeuse miroitait sur le lac, grandissait l’ombre de la barque pour en faire un formidable navire. Il sentait les bourrelets de sa honte lutter contre la vague, freiner son avancée. Il n’y tenait plus tellement. Voilà plusieurs heures qu’il avait oublié le froid, ses réserves de graisse lui devenant totalement inutiles. Il y renonça. Il sentit l’épaisseur de ces chairs protectrices, accumulées pour une hibernation de toute une vie, se décrocher gentiment de ses membres. Ses rides se décollèrent, et comme des cils sur une joue, vinrent glisser sur les flots, légères comme des pétales de fleurs. Lourd, son manteau adipeux coula dans les ténèbres, révélant une toison brune épaisse et soyeuse. L’eau ne résistait plus ; elle glissait sur ses muscles enveloppés de fourrure. La brasse devenait plus simple, peu à peu il renonçait aux mouvements trop amples, qui brisaient sa vitesse, sentant qu’une simple ondulation de ses hanches suffisait à le propulser plus loin. Il avait habitué son souffle à l’apnée, et sentit bientôt qu’il pouvait plonger bien plus longuement qu’il ne s’en croyait capable. Il appartenait au lac désormais ; il en avait compris les remous, la vie secrète, les goûts et les odeurs. Il devinait le plus imperceptible des mouvements dans ses follicules pileux, sentant toutes les vies, de l’anguille à la crevette, jusqu’au bout de ses moustaches. Il s’amusa ainsi à plonger et mesurer la distance qu’il parcourait en glissant sous la surface, rapide et libre, heureux comme un enfant.

Quand il releva la tête, la barque avait disparu. Il eut un mouvement d’inquiétude, s’interrompit, se retourna. Elle était toujours amarrée à la bouée, immobile depuis plus de quarante ans déjà. Ivre de vitesse, il ne s’était même pas rendu compte qu’il l’avait dépassé. Il rit. Elle semblait plus petite désormais, pas si impressionnante, un peu vermoulue. Il contempla ses rames, lourdes, incrustées de coques, se dit qu’il n’irait pas bien loin avec cela. Il ne pouvait, finalement, compter que sur lui même.

a group of people on a boat in the water with a lightning bolt in the background
Photo by Jonathan Ansel Moy de Vitry on Unsplash

Il haussa les épaules, tourna le dos à la barque, sourit. Ça avait été plus facile qu’il ne le croyait. Il n’avait plus de honte, plus de chagrin, plus de colère, et il n’avait plus froid. Les reflets de la lune toujours l’appelaient vers l’immensité du lac. Il reprit tranquillement son souffle, et replongea. L’eau, facile, amicale, glissait paisiblement sur son museau et ses nageoires.

Mille mues (2/?)

Il évitait son reflet depuis plusieurs jours. Ou, plus exactement, il refusait de voir ce que les surfaces réfléchissantes pourraient renvoyer. Il reniait, bravache, la frayeur qu’inspirait sa propre image. Il était l’Énantionarcisse, animé par une profonde haine de son reflet. Tête-à-tête inévitable, pourtant. La raison, il la connaissait. Mais, ça ne rend pas les choses moins compliquées de savoir. Il oubliait son visage. Les masques qu’ils portaient en permanence, les identités qu’il prenait selon le jour, l’heure, les circonstances, l’avaient érodé.

Au début, c’était pratique. Il suffisait d’observer. Les gens, les mimiques, les attentes, les us et coutumes, l’étiquette, les interactions. Ensuite, c’était un rôle, une imitation, un masque justement. Pour donner le change. Pour paraître normal. Pour entrer dans le moule. C’était devenu une habitude, puis un réflexe. Comme pour protéger ce qu’il y a de plus authentique, ce que les autres ne comprennent pas, ce qu’ils appellent folie, trouble, maladie ou bizarrerie. Il était devenu, tout à tour, enfant sage, adolescent ordinairement rebelle, étudiant plus ou moins brillant, chercheur, chroniqueur, informaticien, prof, amant, ami, mari, père, compagnon. Il avait bu, fumé, usé de diverses substances, participé à des choses qui semblent tellement normatives à la réflexion, simplement pour s’intégrer, au risque de se perdre. Mais, secrètement, il entretenait ses rêves, ses étrangetés, son être profond et véritable, celui que personne ne voyait, celui que seuls quelques privilégiés ou illuminés pouvaient apercevoir. Cela devint une obsession. Sa quête passait forcément par l’imaginaire. Le sien et celui des autres. Son refuge le plus sûr, dans la solitude et les silences. Charlélie Couture lui chantait : « Comme la vie réelle le dégoûte / Il se réfugie dans la science-fiction / Il dit que les seuls amis qui l’écoutent / Évoluent dans la suprême dimension » et Umberto Eco lui murmurait : « La lecture est une immortalité en sens inverse. »

Par caprice, il n’avait pas voulu, pu, ou su se contenter d’une seule vie. Il lisait, il regardait des films, il jouait aux jeux vidéo, aux jeux de rôle. Boulimique, avide de mondes imaginaires, de fictions et de personnages. Il vivrait 5 000 ans, connaîtrait mille vies. Parfois, quelqu’un s’inquiétait (ne va-t-il pas se déconnecter de la réalité ?). Mais sa maîtrise des masques de normalité rassurait. Non, il était conscient et consentant. Fuir le monde était une nécessité vitale. Revêtir la vie des personnages comme on enfile son armure. Bien sûr, il avait lu, compris et intégré le bleed. Cette perméabilité par laquelle les émotions, pensées ou réactions d’un personnage influencent la personne, ou inversement. Il en jouait.

Ainsi, il était les personnages qui peuplaient ses livres, ses films et ses jeux. D’abord, Aragorn, Gandalf, Paul Atreides, Hector de Troie, Random d’Ambre, la créature de Frankenstein, le corbeau de Poe, Baba Yaga, le Grand méchant loup, Edmond Dantès, Sherlock… Puis, Adam et Ève de Jarmusch, Emma, Jonas Kahnwald, Antonin, Richard, Katia, l’agent Cooper, Shelly Johnson, Betty/Diane, un objet de désirs, Betsy dont le vrai nom est Elisabeth, Clara et l’eau qui charrie ses larmes… Tant d’autres.

Ce matin, il croisa son reflet. Une inspiration, les yeux clos, pour chasser la peur. Il y vit les masques et les personnages. La somme de ses vies. Au fond, ses yeux semblaient vides.

Mille mues (1/?)

La cacophonie emplissait l’espace. Les éclats de voix qui peinent à couvrir le trop-plein de décibels d’une playlist générée par un algorithme au goût douteux. Les rires trop aigus et trop gras des premiers intoxiqués. Les invectives des compagnons de beuverie. Les graviers qui crissent sous le flot incessant des pieds qui vont et viennent du bar aux tables. Dans le chaos naissant, les chiottes offraient encore une paix relative. Dans moins d’une heure, les six urinoirs subiront des assauts ininterrompus. Il profita de quelques instants de calme. Il s’offrit même le luxe de cinq minutes de cohérence respiratoire, qui l’obligea, en pleine conscience, à oublier sa sensibilité olfactive. Pisse, bière aigre, déodorant bas de gamme, sueur. Un effort supplémentaire, nécessaire. La soirée commençait à peine. Il croisa son reflet dans le miroir sale, couvert de stickers et de messages salaces. Ni l’éclat noir dans ses yeux ni les ridules plus marquées qu’à l’habitude ne l’alarmèrent outre mesure.

Il écoutait, il réfléchissait, il participait, non par simple politesse, mais par réel et sincère intérêt. Les échanges étaient riches, passionnants, fulgurants parfois. Il buvait quand les banalités d’usage pointaient le bout de leur ennui, quand les sujets échappaient à son intérêt. Le tumulte ambiant et les discussions du groupe devenaient désormais bruit blanc. Il se réfugia dans son imaginaire, perdit le compte des verres. Ses doigts jouaient avec un knucklebone en bois, il appréciait la texture chaude et rassurante de la matière, la patine et les quelques rugosités. L’objet roulait en boucles infinies. Il songea au GEB de Douglas Hofstadter, il fut cela un jour, un matheux rêvant de créativité, un brin d'une guirlande éternelle. Il répondait par un sourire quand on s’enquérait de son humeur ou par une remarque sibylline quand on le questionnait. Une soirée ordinaire en somme, avec des gens qui l’étaient tout autant. À une ou deux chères et rares exceptions près.

Il perçut à peine la fêlure, infime. Au toucher, elle n’était guère plus qu’une ride d’expression. Violemment, comme s’il venait de se précipiter dans une cabine de cryo — -110 °C en quelques dixièmes de seconde — la brûlure du froid, si intime, le percuta. La réponse de l’amygdale fut immédiate, violente. Il encaissa la réaction en chaîne, tellement familière, l’hypophyse qui décharge l’ACTH pour activer les surrénales qui, à leur tour, lâchent un tsunami de cortisol et d’adrénaline. Panique. Il ferma les yeux, ancra son corps, redressa la colonne vertébrale, régula sa respiration pour accélérer la libération d’ocytocine et de vasopressine. Cinq, quatre. Silence. Trois, deux. Calme. Un. Il ouvrit les yeux. Une minute, personne n’avait remarqué. Il se déplaça légèrement, son visage désormais dans l’ombre. Il effleura le bras de son amie la plus proche. Elle sourit, il répondit par un léger hochement. Elle retourna vers le groupe et relança la conversation. Sans bruit, sans hésitation, il se leva, prit sa veste et son sac. Il sentit son regard tandis qu’il glissait dans la nuit. Il ne se retourna pas, sa concentration dirigée vers la discrétion. Il évitait les cônes de lumière de l’éclairage urbain, il détournait le visage pour ne pas croiser le regard des rares passants qui traînaient encore les rues.

Il entra dans son appartement sans allumer la lumière. Il n’avait aucune envie de croiser son image dans le miroir de l’entrée. Il s’écroula simplement dans le canapé sans prendre le temps de se dévêtir.

Perdriez-vous la tête pour un gentil garçon ?

Au détour d’une conversation d’apparence anodine avec des voisins, j’aborde cette question de la violence dans l’écriture et le jeu qui nous interroge en ce moment. Le dernier texte de @Bad_conscience est éclairant. Ouais, je suis ainsi, parfois, avec les personnes que je ne connais pas, quand le masque tombe et que les inhibitions se lèvent. Pas de small talk, direct les sujets intéressants (pour moi en tout cas). Et encore, je suis resté soft. Au moins, je n’ai pas attaqué par les trucs kink. La question centrale était : comment éviter les écueils de la narration de la violence ? C’est-à-dire sans la banaliser, sans la minimiser, pour le plaisir du lectorat ou des joueureuses, avec ses conséquences. Précision pas tout du tout subsidiaire : quand on est un homme blanc cis dans sa cinquantaine.

Première réponse d’une interlocutrice « Pour qui écris-tu ? », rapidement enchainée par « Écris-tu ce que tu as envie ? » Ce n’est pas anodin. Je sais que j’écris pour moi et que j’écris des choses que j’aimerais lire. L’écriture est un plaisir narcissique, je crois. Une fois publié, cependant, le texte ne m’appartient plus. Il devient celui de la personne qui le lit ou le joue, avec la façon dont elle le comprend, qui le fait sien, avec toute la gamme des émotions possibles. Elle peut l’interpréter, lire entre les lignes, se dessiner mon portrait, mon caractère. Elle peut me haïr pour ce qu’elle a lu. Elle peut se tromper à mon sujet. L’essentiel reste dans mon intention qu’elle soit visible, comprise ou non. Qu’une lecteurice ou une joueureuse me perçoive comme un monstre misogyne, raciste, validiste, queerphobe ou autre ne me regarde pas. Je sais que je ne le suis pas. Je sais, en revanche, l’authenticité que j’aurai mise dans l’écriture. Si iel souhaite me confronter, nous discuterons de ce qui ne se voit pas, ou ne se comprend pas. Moi, je dois pouvoir me regarder dans une glace. Je dois m’assurer que je ne prive pas les lecteurices et les joueureuses de leur libre arbitre, que je n’insulte pas leur intelligence.

Tu veux écrire, mon grand, des trucs horribles, violents, sanglants. Inspirer le dégoût ou le rejet, bousculer, questionner, exprimer une catharsis. Vas-y. Extrait d’un texte sur lequel je travaille. Ce n’est vraisemblablement pas pour un public non averti, les trigger warning sont nombreux. Lecteurice avertix, ton avis me sera précieux.


Tu te tiens devant lui. Il porte un bandage à la main droite, la morsure, tu reconnais l’odeur de la chienne. Une quinzaine de centimètres et une bonne trentaine de kilos de plus que toi. La cinquantaine. Un visage quelconque, que tu oublieras vite. Un pauvre type de plus, ancré dans ses certitudes qu’il tient pour des vérités absolues. Un bourreau, un lâche qui prend son pied en humiliant les plus faibles. Faut le comprendre, la seule manière qu’il a de briller, c’est de s’en prendre à des plus petits que lui. Inversion du trope et des rôles. Il y a moins d’une minute, il arborait le sourire carnassier du vainqueur. Il jubilait, tu étais acculé au fond de l’impasse. Pour eux trois, c’était du tout cuit, ils allaient se défouler. Un hallali pour eux qui se considèrent comme des alphas. Puis, il avait blêmi. Pas tout de suite. C’est le problème des brutes, ils sont persuadés d’être plus malins que tout le monde. Mais le temps que son cerveau analyse les informations qui lui parvenaient, les deux autres étaient à terre. Il était acculé au fond de l’impasse.

La ville est ton territoire désormais. Tu sais en invoquer les forces cachées, les puissances chthoniennes et la violence. Tes ancêtres désapprouveraient. Ils les répétaient, tous ces sermons sur la magie blanche, la magie noire, le prix à payer quand on inflige la douleur. Tu y as cru, longtemps. Tu as craint d’y recourir, c’était le but. Mais Elle, Elle t’a raconté autre chose, Elle t’a montré la voie. Elle t’a mis au défi de franchir le pas. Ni blanc ni noir, ni bon ni mal, ton pouvoir ne sert que ton devoir. En réponse à un mouvement de ta main, les ombres qui habitent l’impasse prennent consistance. Des tentacules de ténèbres absolues obéissent aux mouvements de tes doigts. Le premier s’enfonce dans la gorge du mec à droite. Tu ne le regardes même pas. Il tombe à genoux, la bouche grande ouverte à s’en déchirer la commissure des lèvres. Le tentacule s’insinue dans sa trachée, aux tréfonds de son système digestif. Ses sphincters lâchent, il pisse et chie sur lui, les yeux exorbités tandis que la mémoire du lieu envahit son cerveau. Il pleure. Le deuxième est plus lent, selon ta volonté, les orifices visés exigent plus de précision. Le tentacule entre doucement dans les narines et les oreilles de la meuf à gauche pour emplir ses sinus. La souffrance et la terreur déforment son visage, déjà enlaidi par sa méchanceté ordinaire. Un cri silencieux semble s’échapper de sa gorge, à lui briser les cordes vocales, quand de minuscules tentacules s’immiscent dans ses orbites sous les globes oculaires.

Tu n’as pas choisi cette impasse au hasard. Tu sais son histoire, jusqu’à des temps immémoriaux. Tu as écouté les récits des fantômes. Tu as vu les souvenirs des murs et des pavés. Tu as perçu les échos de tous les drames, de toutes les horreurs qui se sont jouées ici. Passages à tabac, overdoses, maladies, viols, tortures, violences conjugales, meurtres, massacres. La mémoire du lieu pénètre lentement le cerveau des petites frappes, saturant leurs synapses chauffées à blanc par la terreur induite par les tentacules. Elles vivent les exactions subies par les victimes de tous ces drames et de toutes ces horreurs. Elles perçoivent les lames et les bites qui s’enfoncent dans leur chair, le goût de l’urine de celui qui leur pisse dessus après avoir fait son affaire, la matraque qui défonce l’anus et déchire le rectum, l’odeur de merde, le foutre qui poisse le visage et brûle les yeux, les coups qui pleuvent, la douleur et la souffrance, le goût métallique de leur propre sang, la vie qui les quitte, la mort que l’on supplie d’être rapide. Un cauchemar sans fin, une éternité pour eux, quelques secondes pour toi. Tu ressens leur cerveau qui grille, la folie qui les envahit. Le syndrome post-traumatique fera de leur vie un purgatoire. Ni colère ni vengeance. L’inflexibilité froide. La justice immanente, ironique, poétique, pour ceux qui ont souillé ta terre et porté la main sur tes protégés.

Tu te tiens devant lui. Il se gonfle de sa propre vacuité pour te dominer physiquement. « Je vais te saigner connard ! » L’éclat de la lame répond à l’éclat vicieux qui traverse son regard. Ton visage n’affiche aucune émotion, ton regard est froid, ta voix cingle comme un fouet. « Tu ne mérites même pas mon mépris. » Puis, la malédiction : « J’ai le pouvoir de nommer, tu es Parasite. Tout être te reconnaitra désormais comme tel. » La malédiction est bien réelle. Elle le frappe au plus profond de son être. Il se plie en deux, et tombe lourdement sur ses genoux. À la ronce chétive qui survit dans un interstice entre le trottoir et le mur, tu commandes de croître. Les tiges s’enroulent autour des bras, des jambes et du cou de celui qui fut une brute tragiquement ordinaire. Les épines s’enfoncent dans ses chairs, le sang perle. « Si tu survis. » La décision de lui retirer les attributs de sa pathétique domination est prise depuis longtemps. Ce n’est pas une sentence, celle-ci a été prononcée dès la première violence commise pour asseoir son emprise sur ceux qui sont démunis devant sa violence. Tu accomplis simplement ton devoir, implacable, sans joie ni remord. Tu débarrasses ton territoire des parasites. Le temps se fige. D’abord, la voix qui interrompt et étouffe la parole des autres. Tu plonges la main au fond de sa bouche. Tu saisis la langue et l’extirpes d’un coup sec. Enfin, la virilité, symbole turgescent de la masculinité toxique qui viole et qui abîme l’humanité des victimes. La ronce déchire le pantalon, libérant sa queue qui pendouille. Triste déréliction. Tu empoignes bite et couilles pour les arracher. Son hurlement est un gargouillis infâme qui s’étouffe dans le sang qui emplit sa bouche. Tu lui présentes les reliques flasques de ses certitudes stupides et si misérablement banales, oripeaux de sa médiocrité crasse, avant de les jeter au loin. Que les charognards s’en repaissent. Lui, il nourrira les ténèbres et tombera dans l’oubli.

Tu te retournes sans un regard pour les bourreaux de Li et de tant d’autres. Elle est là, au bout de l’impasse. Elle s’approche lentement. Elle caresse tes mains dégoulinantes de sang, porte les doigts à sa bouche pour en dessiner le contour, les lèche doucement. Elle t’embrasse à pleine bouche. Il te semble qu’Elle aspire l’élixir, ton âme, ton être tout entier. Vos fluides se mêlent et s’échangent. Elle s’écarte sans te repousser. Ses yeux sont vissés aux tiens. Sa voix est douce quand Elle te maudit ou te bénit. La moralité n’a, de toute façon, aucun sens.

Du syndrome à l’imposture

Jules gît sur le plancher du salon, il ouvre les yeux. « Que… qu’est-ce que… » Les questions se bousculent alors que les secondes s’écoulent comme autant d’éternités. Le contact des lames de chêne est doux, la tiédeur du bois est rassurante. Jules respire et son cœur bat. Il ne ressent aucune douleur, ne voit pas de sang, ne traverse pas d’OBE. Jules est vivant. Le plancher est celui de son appartement, il est étendu près du fauteuil. Il aperçoit son cellulaire à portée de sa main droite. Il tourne lentement la tête vers la gauche sans douleur ni vertige. Son regard embrasse le salon et la cuisine ouverte. La table basse est en miettes. Jules rassemble ses esprits, il n’a aucun souvenir. Il déduit, logiquement, qu’un meuble suédois produit en masse avec de la sciure et de la colle ne résiste pas à la chute d’une carcasse de plus de 90 kg.

Jules envisage, une microseconde, de se lever. Une douleur fulgurante dans la partie gauche de son torse le rappelle à l’ordre. Il tend la main, attrape le téléphone. Les gestes sont mesurés, mais assurés. La suite s’enchaîne naturellement. Le 15, « Je suis tombé… Non, je ne me rappelle rien. Un malaise, sans doute… Les côtes, peut-être… Au deuxième étage… Oui, la porte est fermée. Un voisin, au 4e, a un double des clés… Bien sûr, je reste en ligne… » Quelques minutes, les sirènes. La porte d’entrée et pompiers. Une autre sirène. Trois silhouettes vêtues de blanc. On le retourne précautionneusement. On lui parle, il répond, calmement. On le déshabille. On pose des électrodes, un cathéter. L’ECG, rien de probant. 10 mg de chlorhydrate de morphine pour la douleur. Civière. Sirènes. Urgences. Dans le flou opiacé, Jules distingue les infirmières, les médecins, le scanner, l’IRM. Au seuil de l’inconscience, il se confronte à sa propre gémellité, à ses masques de Janus.

Le Jules extérieur est un caméléon. Il s’adapte. Devant les nécessités, il apprend, développe des compétences, devient le masque qu’il est à ce moment précis. C’est la nature du caméléon, s’adapter à son environnement pour survivre. Il n’est pas dupe, pour autant. Il pressent que quelque chose cloche, un grain de sable dans cette belle mécanique d’adaptation. Il sent bien le décalage entre son paraître et son essence. Il voit quelqu’un quand le doute devient intolérable. C’est l’expression consacrée, en société, pour évoquer les psys, « je vois quelqu’un, ça m’aide à comprendre. » La réponse du quelqu’un en question est systématiquement la même : « Oh ! C’est le syndrome de l’imposteur. » Rien de grave en somme, tellement banal. S’en suit la liste des actions thérapeutiques : reconstruire l’estime de soi, noter et valoriser les réussites, bref, légitimer sa place. Jules sait tout ça. Il pourrait même prendre le masque du thérapeute.

Le Jules intérieur voit au-delà. Ce syndrome n’est pas un diagnostic, c’est un symptôme. Il se rend à l’évidence. Jules n’a même plus conscience qu’il masque en permanence. Il ne souffre pas du syndrome de l’imposteur, il est l’imposteur. Sa vie est une imposture. Les doutes n’ont rien à voir avec la légitimité, la place dans le monde ou les réalisations dépréciées. Jules n’a même pas des doutes sur ces points, il a la trouille. Une peur panique d’être démasqué, que l’imposture soit mise à jour, étalée au vu et au su de tous. Le lâcher-prise est devenu pratiquement impossible. Dans l’alcool, la drogue, les expériences de conscience altérée et le sexe, il masque. Même dans la solitude, il continue de masquer. Il n’y a aucun répit, aucun repos, aucune alternative. S’adapter ou disparaitre.

Le réveil est celui d’un lendemain de cuite, en pire. Une infirmière relève les constantes. Un médecin attend que Jules articule quelques mots, lui demande son prénom, son nom et son adresse, la date du jour et le nom du président. « Les examens n’ont rien montré. Vous n’avez pas fait d’AVC. Rien du côté cardiaque, non plus. Pas d’œdème, pas de caillot, pas d’organe défaillant. Rien, hormis trois côtes fêlées. » Jules enregistre les données. « Nous vous gardons en observation quelques jours en soins intensifs. Mon collègue, Dr R., neurologue, passera vous voir dans la journée. Il vous parlera des examens complémentaires. » Le rire de Jules explose brutalement. Ça aussi… Même son trépas sera une imposture.

Agression

In media res est une locution latine désignant, d'après le dictionnaire, le procédé narratif qui consiste à placer l'audience au cœur de l'action sans préalables.

Tu humes l'air à l'orée du camp, les yeux clos pour discriminer les odeurs. Parfum puissant et métallique du sang. Tu perçois l'agitation et la colère par delà les effluves. Et la peur, surtout la peur. Viscérale. Primordiale. La peur de la mort qui rôde. Frisson. Alerte. Nouvelle décharge d'adrénaline. Inspiration, expiration, trois fois. Une gorgée d'élixir, encore.

Tu tombes sur Freddy, incohérent, en panique.

« Du sang… Elle va crever… les salauds… Du sang, ils l'ont planté ! » Il t'attrape par le col, il hurle. « Elle va crever, j'te dis !
— Lâche-moi Freddy. Explique. » Tu le repousses sans violence, mais fermement.
— « Friska, elle pisse le sang. Enculés ! J'vais leur faire la peau !
— Arrête-ça ! Li ?
— Du sang. Partout sur elle… Ça dégouline… Le sang ! » Tu l'abandonnes à ses délires. L'urgence, c'est Li.

Tu entres dans l'abri de Li sans t'annoncer. Elle est assise là, à même le sol. Couverte de sang et de larmes, elle berce doucement sa chienne. Elle lève les yeux vers toi. Son regard n'est que désespoir. Tu t'accroupis face à elle, résolu. Tu sais ce que tu dois faire.