Au détour d’une conversation d’apparence anodine avec des voisins, j’aborde cette question de la violence dans l’écriture et le jeu qui nous interroge en ce moment. Le dernier texte de @Bad_conscience est éclairant. Ouais, je suis ainsi, parfois, avec les personnes que je ne connais pas, quand le masque tombe et que les inhibitions se lèvent. Pas de small talk, direct les sujets intéressants (pour moi en tout cas). Et encore, je suis resté soft. Au moins, je n’ai pas attaqué par les trucs kink. La question centrale était : comment éviter les écueils de la narration de la violence ? C’est-à-dire sans la banaliser, sans la minimiser, pour le plaisir du lectorat ou des joueureuses, avec ses conséquences. Précision pas tout du tout subsidiaire : quand on est un homme blanc cis dans sa cinquantaine.
Première réponse d’une interlocutrice « Pour qui écris-tu ? », rapidement enchainée par « Écris-tu ce que tu as envie ? » Ce n’est pas anodin. Je sais que j’écris pour moi et que j’écris des choses que j’aimerais lire. L’écriture est un plaisir narcissique, je crois. Une fois publié, cependant, le texte ne m’appartient plus. Il devient celui de la personne qui le lit ou le joue, avec la façon dont elle le comprend, qui le fait sien, avec toute la gamme des émotions possibles. Elle peut l’interpréter, lire entre les lignes, se dessiner mon portrait, mon caractère. Elle peut me haïr pour ce qu’elle a lu. Elle peut se tromper à mon sujet. L’essentiel reste dans mon intention qu’elle soit visible, comprise ou non. Qu’une lecteurice ou une joueureuse me perçoive comme un monstre misogyne, raciste, validiste, queerphobe ou autre ne me regarde pas. Je sais que je ne le suis pas. Je sais, en revanche, l’authenticité que j’aurai mise dans l’écriture. Si iel souhaite me confronter, nous discuterons de ce qui ne se voit pas, ou ne se comprend pas. Moi, je dois pouvoir me regarder dans une glace. Je dois m’assurer que je ne prive pas les lecteurices et les joueureuses de leur libre arbitre, que je n’insulte pas leur intelligence.
Tu veux écrire, mon grand, des trucs horribles, violents, sanglants. Inspirer le dégoût ou le rejet, bousculer, questionner, exprimer une catharsis. Vas-y. Extrait d’un texte sur lequel je travaille. Ce n’est vraisemblablement pas pour un public non averti, les trigger warning sont nombreux. Lecteurice avertix, ton avis me sera précieux.
Tu te tiens devant lui. Il porte un bandage à la main droite, la morsure, tu reconnais l’odeur de la chienne. Une quinzaine de centimètres et une bonne trentaine de kilos de plus que toi. La cinquantaine. Un visage quelconque, que tu oublieras vite. Un pauvre type de plus, ancré dans ses certitudes qu’il tient pour des vérités absolues. Un bourreau, un lâche qui prend son pied en humiliant les plus faibles. Faut le comprendre, la seule manière qu’il a de briller, c’est de s’en prendre à des plus petits que lui. Inversion du trope et des rôles. Il y a moins d’une minute, il arborait le sourire carnassier du vainqueur. Il jubilait, tu étais acculé au fond de l’impasse. Pour eux trois, c’était du tout cuit, ils allaient se défouler. Un hallali pour eux qui se considèrent comme des alphas. Puis, il avait blêmi. Pas tout de suite. C’est le problème des brutes, ils sont persuadés d’être plus malins que tout le monde. Mais le temps que son cerveau analyse les informations qui lui parvenaient, les deux autres étaient à terre. Il était acculé au fond de l’impasse.
La ville est ton territoire désormais. Tu sais en invoquer les forces cachées, les puissances chthoniennes et la violence. Tes ancêtres désapprouveraient. Ils les répétaient, tous ces sermons sur la magie blanche, la magie noire, le prix à payer quand on inflige la douleur. Tu y as cru, longtemps. Tu as craint d’y recourir, c’était le but. Mais Elle, Elle t’a raconté autre chose, Elle t’a montré la voie. Elle t’a mis au défi de franchir le pas. Ni blanc ni noir, ni bon ni mal, ton pouvoir ne sert que ton devoir. En réponse à un mouvement de ta main, les ombres qui habitent l’impasse prennent consistance. Des tentacules de ténèbres absolues obéissent aux mouvements de tes doigts. Le premier s’enfonce dans la gorge du mec à droite. Tu ne le regardes même pas. Il tombe à genoux, la bouche grande ouverte à s’en déchirer la commissure des lèvres. Le tentacule s’insinue dans sa trachée, aux tréfonds de son système digestif. Ses sphincters lâchent, il pisse et chie sur lui, les yeux exorbités tandis que la mémoire du lieu envahit son cerveau. Il pleure. Le deuxième est plus lent, selon ta volonté, les orifices visés exigent plus de précision. Le tentacule entre doucement dans les narines et les oreilles de la meuf à gauche pour emplir ses sinus. La souffrance et la terreur déforment son visage, déjà enlaidi par sa méchanceté ordinaire. Un cri silencieux semble s’échapper de sa gorge, à lui briser les cordes vocales, quand de minuscules tentacules s’immiscent dans ses orbites sous les globes oculaires.
Tu n’as pas choisi cette impasse au hasard. Tu sais son histoire, jusqu’à des temps immémoriaux. Tu as écouté les récits des fantômes. Tu as vu les souvenirs des murs et des pavés. Tu as perçu les échos de tous les drames, de toutes les horreurs qui se sont jouées ici. Passages à tabac, overdoses, maladies, viols, tortures, violences conjugales, meurtres, massacres. La mémoire du lieu pénètre lentement le cerveau des petites frappes, saturant leurs synapses chauffées à blanc par la terreur induite par les tentacules. Elles vivent les exactions subies par les victimes de tous ces drames et de toutes ces horreurs. Elles perçoivent les lames et les bites qui s’enfoncent dans leur chair, le goût de l’urine de celui qui leur pisse dessus après avoir fait son affaire, la matraque qui défonce l’anus et déchire le rectum, l’odeur de merde, le foutre qui poisse le visage et brûle les yeux, les coups qui pleuvent, la douleur et la souffrance, le goût métallique de leur propre sang, la vie qui les quitte, la mort que l’on supplie d’être rapide. Un cauchemar sans fin, une éternité pour eux, quelques secondes pour toi. Tu ressens leur cerveau qui grille, la folie qui les envahit. Le syndrome post-traumatique fera de leur vie un purgatoire. Ni colère ni vengeance. L’inflexibilité froide. La justice immanente, ironique, poétique, pour ceux qui ont souillé ta terre et porté la main sur tes protégés.
Tu te tiens devant lui. Il se gonfle de sa propre vacuité pour te dominer physiquement. « Je vais te saigner connard ! » L’éclat de la lame répond à l’éclat vicieux qui traverse son regard. Ton visage n’affiche aucune émotion, ton regard est froid, ta voix cingle comme un fouet. « Tu ne mérites même pas mon mépris. » Puis, la malédiction : « J’ai le pouvoir de nommer, tu es Parasite. Tout être te reconnaitra désormais comme tel. » La malédiction est bien réelle. Elle le frappe au plus profond de son être. Il se plie en deux, et tombe lourdement sur ses genoux. À la ronce chétive qui survit dans un interstice entre le trottoir et le mur, tu commandes de croître. Les tiges s’enroulent autour des bras, des jambes et du cou de celui qui fut une brute tragiquement ordinaire. Les épines s’enfoncent dans ses chairs, le sang perle. « Si tu survis. » La décision de lui retirer les attributs de sa pathétique domination est prise depuis longtemps. Ce n’est pas une sentence, celle-ci a été prononcée dès la première violence commise pour asseoir son emprise sur ceux qui sont démunis devant sa violence. Tu accomplis simplement ton devoir, implacable, sans joie ni remord. Tu débarrasses ton territoire des parasites. Le temps se fige. D’abord, la voix qui interrompt et étouffe la parole des autres. Tu plonges la main au fond de sa bouche. Tu saisis la langue et l’extirpes d’un coup sec. Enfin, la virilité, symbole turgescent de la masculinité toxique qui viole et qui abîme l’humanité des victimes. La ronce déchire le pantalon, libérant sa queue qui pendouille. Triste déréliction. Tu empoignes bite et couilles pour les arracher. Son hurlement est un gargouillis infâme qui s’étouffe dans le sang qui emplit sa bouche. Tu lui présentes les reliques flasques de ses certitudes stupides et si misérablement banales, oripeaux de sa médiocrité crasse, avant de les jeter au loin. Que les charognards s’en repaissent. Lui, il nourrira les ténèbres et tombera dans l’oubli.
Tu te retournes sans un regard pour les bourreaux de Li et de tant d’autres. Elle est là, au bout de l’impasse. Elle s’approche lentement. Elle caresse tes mains dégoulinantes de sang, porte les doigts à sa bouche pour en dessiner le contour, les lèche doucement. Elle t’embrasse à pleine bouche. Il te semble qu’Elle aspire l’élixir, ton âme, ton être tout entier. Vos fluides se mêlent et s’échangent. Elle s’écarte sans te repousser. Ses yeux sont vissés aux tiens. Sa voix est douce quand Elle te maudit ou te bénit. La moralité n’a, de toute façon, aucun sens.
Je ne comprends pas toujours mon rapport à la violence. Je parle essentiellement de violence fictionnelle ou consentie. Récemment, une illustration du Projet M d’Apollonia Saintclair, sagement intitulée No Man’s Land, m’a troublé. Beaucoup. Nous en avons discuté et débattu avec @Bad_Conscience, la violence est un thème qui nous interroge régulièrement (à ce sujet, lisez Au procès de l’art et de la violence). Elle a mis le doigt là où ça pique, sur l’ambiguïté, sur la possible hypocrisie, également, avec laquelle je gère mon rapport à la violence.
J’abhorre et je crains la violence, qu’elle soit personnelle, interpersonnelle, étatique, structurelle, systémique, etc. J’y vois une déshumanisation de celles et ceux qui la subissent et de celles et ceux qui l’exercent. Sa banalisation par des médias avides de voyeurisme, l’invisibilisation des victimes et sa valorisation par une société malade de compétition sont autant sources de colère que d’abattement. Pour autant, je reconnais qu’elle est parfois légitime. Je comprends que la non-violence, l’idéal vers lequel je tends, peut échouer à porter une voix ou une révolution. J’ai exercé la violence. Il est possible que je l’exerce encore, tant elle refait surface comme réponse émotionnelle à certains stimuli. Ma capacité à être violent me terrifie. Cela dit, son expression artistique, ludique, sexuelle ou cathartique exerce, au contraire, un attrait indéniable.
Je ne m’étends pas sur la représentation de la violence dans les arts. L’histoire de la peinture, de la sculpture, de la littérature, du cinéma, de la musique même, regorge d’œuvres violentes, autant pour la sublimer en une fulgurance cathartique que pour la dénoncer. Je ne peux qu’avouer la fascination, la subjugation (dans le sens où elles exercent une forme d’empire sur ma psyché) parfois, que m’inspirent nombre de ces productions violentes, avec une pointe de honte et de dégoût. Cela me semble cependant insuffisant pour analyser mon rapport à la violence. Je me trouve sur cette ligne de crête qu’évoque @Bad_Conscience, cet exercice d’équilibriste pour rester, ou pour tendre vers, un être humain décent. Ni voyeur ni puritain. Ni morbide ni aveugle. Ni cynique ni angélique. Ni acteur ni complice.
La question, désormais, est d’expérimenter la violence dans un environnement qui le permette sans débordement. Il s’agit de l’exercer, de la subir, de l’assumer, d’en éprouver les conséquences, de développer une forme d’empathie et de compréhension, de la confronter aux autres pour qu’émerge cette compréhension recherchée. Il s’agit donc de créer un espace sécurisé, sain et consensuel (Safe, Safe, Consensual), assurant le soin nécessaire (Aftercare en particulier) aux personnes participant. La table et le boudoir. Le JdR (y compris le grandeur-nature) et le BDSM, donc. Les deux partagent les notions essentielles de consentement, de communication et d’imaginaire commun aux personnes participant. Le parallèle s’arrête vraisemblablement ici, le rôle de meneureuse de jeu (MJ) n’équivaut pas à celui du Dom, pas plus que les joueureuses ne sont pas des Subs.
Dans le BDSM, la violence, et la douleur qui en découle, est une composante du plaisir, la question qui se pose surtout est celle du pouvoir. Face à la violence, domination et soumission deviennent des notions poreuses, floues. Dans le JdR, la violence est, plus traditionnellement, un prétexte ou une réponse à un conflit. Le MJ, comme les joueureuses, l’exercent et la subissent sans distinction, à travers la narration et les personnages. Les questions semblent directement liées à la violence, telles que sa légitimité, ses conséquences, sa perception, etc. Unknown Armies, par exemple, matérialise le rapport à la violence par une jauge déterminant les aptitudes du personnage. Le JdR peut aussi exploiter la violence de façon totalement exutoire. Parmi les jeux récents, Eat the Reich est extrêmement jubilatoire et assumé. Dans ces deux espaces que sont la table et le boudoir, il sera possible d’explorer et d’expérimenter des questionnements qui restent philosophiques par ailleurs. Ils n’en resteront pas moins théoriques. Malgré les émotions et les tensions qui peuvent naitre dans l’imaginaire des personnes participant, décrire ce que fait un personnage sous un feu nourri ne peut être comparé à survivre à Kharkiv ou à Gaza.
Un chemin, bizarre peut-être, vers une forme de compréhension. Puis-je me considérer comme féministe si je pratique le BDSM? Suis-je un monstre quand je décris une scène de torture de façon très graphique à mes joueureuses? Où commence l’abus, où s’arrête la violence consentie dans une séance de bondage? Jusqu’à quel point mon personnage non-violent peut rester fidèle à ses principes dans un contexte de violence et d’injustice sociale? Comment confronter des joueureuses aux conséquences de leur violence? La violence consensuelle au lit conduit-elle à une forme d’emprise? Les limites des joueureuses sont-elles réellement considérées dans une partie d’horreur psychologique? Fantasmer la violence est-il un red flag? Est-il sain de s’affranchir de la honte et du dégoût devant la violence fictionnelle et consentie?
Quel que soit l’espace d’exploration, gardons en tête la finalité de nos sessions. Pour l’un, le plaisir, décuplé par la douleur. Pour l’autre, le fun, décuplé par le partage narratif entre les joueureuses.
Jules gît sur le plancher du salon, il ouvre les yeux. « Que… qu’est-ce que… » Les questions se bousculent alors que les secondes s’écoulent comme autant d’éternités. Le contact des lames de chêne est doux, la tiédeur du bois est rassurante. Jules respire et son cœur bat. Il ne ressent aucune douleur, ne voit pas de sang, ne traverse pas d’OBE. Jules est vivant. Le plancher est celui de son appartement, il est étendu près du fauteuil. Il aperçoit son cellulaire à portée de sa main droite. Il tourne lentement la tête vers la gauche sans douleur ni vertige. Son regard embrasse le salon et la cuisine ouverte. La table basse est en miettes. Jules rassemble ses esprits, il n’a aucun souvenir. Il déduit, logiquement, qu’un meuble suédois produit en masse avec de la sciure et de la colle ne résiste pas à la chute d’une carcasse de plus de 90 kg.
Jules envisage, une microseconde, de se lever. Une douleur fulgurante dans la partie gauche de son torse le rappelle à l’ordre. Il tend la main, attrape le téléphone. Les gestes sont mesurés, mais assurés. La suite s’enchaîne naturellement. Le 15, « Je suis tombé… Non, je ne me rappelle rien. Un malaise, sans doute… Les côtes, peut-être… Au deuxième étage… Oui, la porte est fermée. Un voisin, au 4e, a un double des clés… Bien sûr, je reste en ligne… » Quelques minutes, les sirènes. La porte d’entrée et pompiers. Une autre sirène. Trois silhouettes vêtues de blanc. On le retourne précautionneusement. On lui parle, il répond, calmement. On le déshabille. On pose des électrodes, un cathéter. L’ECG, rien de probant. 10 mg de chlorhydrate de morphine pour la douleur. Civière. Sirènes. Urgences. Dans le flou opiacé, Jules distingue les infirmières, les médecins, le scanner, l’IRM. Au seuil de l’inconscience, il se confronte à sa propre gémellité, à ses masques de Janus.
Le Jules extérieur est un caméléon. Il s’adapte. Devant les nécessités, il apprend, développe des compétences, devient le masque qu’il est à ce moment précis. C’est la nature du caméléon, s’adapter à son environnement pour survivre. Il n’est pas dupe, pour autant. Il pressent que quelque chose cloche, un grain de sable dans cette belle mécanique d’adaptation. Il sent bien le décalage entre son paraître et son essence. Il voit quelqu’un quand le doute devient intolérable. C’est l’expression consacrée, en société, pour évoquer les psys, « je vois quelqu’un, ça m’aide à comprendre. » La réponse du quelqu’un en question est systématiquement la même : « Oh ! C’est le syndrome de l’imposteur. » Rien de grave en somme, tellement banal. S’en suit la liste des actions thérapeutiques : reconstruire l’estime de soi, noter et valoriser les réussites, bref, légitimer sa place. Jules sait tout ça. Il pourrait même prendre le masque du thérapeute.
Le Jules intérieur voit au-delà. Ce syndrome n’est pas un diagnostic, c’est un symptôme. Il se rend à l’évidence. Jules n’a même plus conscience qu’il masque en permanence. Il ne souffre pas du syndrome de l’imposteur, il est l’imposteur. Sa vie est une imposture. Les doutes n’ont rien à voir avec la légitimité, la place dans le monde ou les réalisations dépréciées. Jules n’a même pas des doutes sur ces points, il a la trouille. Une peur panique d’être démasqué, que l’imposture soit mise à jour, étalée au vu et au su de tous. Le lâcher-prise est devenu pratiquement impossible. Dans l’alcool, la drogue, les expériences de conscience altérée et le sexe, il masque. Même dans la solitude, il continue de masquer. Il n’y a aucun répit, aucun repos, aucune alternative. S’adapter ou disparaitre.
Le réveil est celui d’un lendemain de cuite, en pire. Une infirmière relève les constantes. Un médecin attend que Jules articule quelques mots, lui demande son prénom, son nom et son adresse, la date du jour et le nom du président. « Les examens n’ont rien montré. Vous n’avez pas fait d’AVC. Rien du côté cardiaque, non plus. Pas d’œdème, pas de caillot, pas d’organe défaillant. Rien, hormis trois côtes fêlées. » Jules enregistre les données. « Nous vous gardons en observation quelques jours en soins intensifs. Mon collègue, Dr R., neurologue, passera vous voir dans la journée. Il vous parlera des examens complémentaires. » Le rire de Jules explose brutalement. Ça aussi… Même son trépas sera une imposture.
Vous connaissez l’histoire. Elle commence toujours de la même façon. Je fais des recherches sur un sujet précis, pointu, voire, pour documenter un truc que j’écris. Le truc vraiment important, tout en haut de la pile des priorités. Le coup part tout seul. Je tombe sur une expression de géographe urbaniste. De synapse en synapse, de nœud en arborescence, elle m’envoie ailleurs. Elle devient un récit.
Je suis un enfant des bois. Depuis toujours, j’aime vagabonder dans les forêts pour en découvrir les secrets. J’ai de la chance, j’ai grandi dans un coin où on peut marcher toute une journée au milieu des arbres sans croiser une seule route goudronnée. Dans ce pays de collines et de rivières, les châtaigniers, les chênes, les charmes, les merisiers et les sorbiers s’épanouissent, baignés par la douce chaleur du sud et nourris des pluies de l’ouest. Au fond des vallées, ce sont les aulnes et les frênes qui étendent leur ombre sur les cours d’eau lascifs. Et, partout, des fougères. Des fougères tellement hautes que l’on s’y cache et l’on s’y perd.
Des femmes et des hommes de ma famille, j'ai appris les usages et les saisons des bois. Choisir la branche du noisetier pour en faire un magnifique bâton. Connaître les baies comestibles. Ramasser les meilleures châtaignes. Courir les champignons. Reconnaître les oiseaux à leur chant et les petits mammifères à leurs crottes. Prendre les bonnes feuilles pour s’essuyer le cul. Éviter les coins à sangliers. Utiliser son Opinel sans se couper. Un vrai petit manuel de survie de la paysannerie forestière. À l’oral et par la pratique.
J’aurais pu devenir chasseur, j’en connais les usages. Mais, les hommes de ma famille ne l’étaient pas et je déteste les armes. Ils en défendaient, cependant, farouchement le droit. Elle a longtemps, très longtemps, été le privilège des nobles et des nantis. C’est un acquis de la Révolution, remis en cause par les bourgeois et les messieurs de Paris qui ont oublié leurs origines. Dans cette région, défendre ce droit et, surtout, l’injustice de ne pouvoir l’exercer est , dit-on, à l’origine du mot « jacquerie ». Eugène Le Roy est un héros ici, républicain bouffeur de curés. Ici, la chasse n’est ni un loisir ni un sport. C’était, et elle le redevient, une question de survie.
Les hommes de ma famille n’étaient pas chasseurs. Ils braconnaient un peu. Enfant, j’étais captivé, et horrifié, par l’histoire de cet aïeul que les gendarmes avaient arrêté pour braconnage. Enchaîné, ils l'avaient traîné, lui à pied, eux à cheval, jusqu’au chef-lieu de canton. Il aurait passé quelques jours en prison, c’était devenu un délit véniel. Dans les bois, au milieu des fougères, les hommes de ma famille m’ont montré les sentes de braconniers, les pistes des animaux. J’ai appris à les connaître, à les trouver, à les suivre. Je n’ai jamais rien attrapé, ni ne me souviens qu’un seul de mes aînés ait capturé quelques gibiers. Je ne crois pas, non plus, que c’était réellement l’objet de cet apprentissage. En revanche, apercevoir des renardeaux à l’orée de leur terrier après avoir suivi une piste est une récompense sans prix. Ces sentes et ses pistes me fascinaient. Elles dessinent les lignes de vie de la forêt, tracées par l’instinct et l’intuition du chemin le plus sûr, le plus rapide, ou le plus intéressant. Plus encore, elles esquissent une géographie sylvestre, elles possèdent une géométrie propre. J’ai essayé de les cartographier, je crois, à cet âge étrange entre l’enfance et l’adolescence. L’âge, d’ailleurs, où j’ai découvert l’imaginaire qui m’habite encore aujourd’hui.
Je vis maintenant dans une ville, la réalité est d’une banalité affligeante. Parfois, je songe à ces sentes et ces pistes. La ville est peuplée d’animaux, beaucoup moins de braconniers. Au petit matin, avec de la chance, on surprend un renard. Quel est son chemin ? Où est sa piste ? Interrogations un peu futiles là où le béton et l’asphalte dominent. Mais, malgré la planification des urbanistes et l’architecture des paysagistes, on voit dans les parcs et espaces verts de petits morceaux de sentiers. Des pistes apparues souvent fortuitement, que des milliers de pieds rendent tangibles. Boueuses après la pluie, jamais pavées, elles deviennent finalement plus réelles et plus empruntées que les voies des technocrates experts du déplacement urbain. Ces pistes portent un nom ravissant, ce sont les chemins du désir. Des sentes inédites, interdites parfois, que les désirs des humains ont tracé, en dépit de la volonté d’autres humains d’imposer un parcours. Ils sont la géographie et la géométrie de nos instincts et nos intuitions. Ils portent la promesse d’un chemin plus sûr, plus rapide, ou plus intéressant. J'ai envie d'en faire la cartographie, elles ont des histoires à raconter.
Les vérités polyphoniques de la complexité exaltent, et me comprendront ceux qui comme moi étouffent dans la pensée close, la science close, les vérités bornées, amputées, arrogantes. Il est tonique de s'arracher à jamais au maître mot qui explique tout, à la litanie qui prétend tout résoudre. Il est tonique enfin de considérer le monde, la vie, l'homme, la connaissance, l'action comme systèmes ouverts. L'ouverture, brèche sur l'insondable et le néant, blessure originaire de notre esprit et de notre vie, est aussi la bouche assoiffée et affamée par quoi notre esprit et notre vie désirent, respirent, s'abreuvent, mangent, baisent.
Edgar Morin, Le paradigme perdu (1973)
Étrange d’introduire un éloge de la simplicité en citant un grand penseur de la complexité. Dans quelques rares élans de lucidité, j’ai conscience que je déteste ce qui est compliqué. J’aspire à être simple, j’aime les choses simples, j’aime les gens simples. Notre monde manque cruellement de simplicité. Tout est compliqué, trop compliqué, inutilement compliqué. Là se trouve la confusion. Compliqué n’est pas complexe. Complexe n’est pas compliqué. L’antonyme de « compliqué » est « simple ». L’antonyme de « complexe » est « élémentaire ». Lecteur averti que vous êtes, vous rétorquez que « simple » est souvent pris comme un antonyme de « complexe ». Pour cet éloge, néanmoins, la simplicité s’accordera bien d’un peu de mauvaise foi assumée.
La complication est une manipulation, un mensonge autant qu’un leurre. Les objets compliqués cachent leur ingénierie défaillante derrière un mode d’emploi abscons. Les plats compliqués masquent leur saveur quelconque derrière une technicité sans émotion. L’art compliqué se pare de fioritures criardes vides de sens. Les gens compliqués dissimulent la vacuité de leur vie et de leur pensée par des circonvolutions et des traditions idiotes. Les situations compliquées le sont parce que personne n’a exposé simplement les faits. Ce qui est compliqué se démêle. La complication est une aggravation.
La complexité est une donnée, une question autant qu’un état. Un objet complexe démontre une ingéniosité. Un plat complexe révèle ses saveurs pour susciter sensations et émotions. L’art complexe se construit par compréhension, intelligence et intuition du monde. Les gens complexes sont des êtres humains, simplement. Les situations complexes sont comprises par une vision d’ensemble, tout autant que par une analyse des détails. Ce qui est complexe s’étudie. La complexité est l’essence du monde, de l’humain et de la pensée.
Yet do much less, so much less, Someone says,
(I know his name, no matter) - so much less!
Well, less is more, Lucrezia: I am judged.
Robert Browning, Andrea del Sarto (poème,1855)
Ainsi, j’aspire à la simplicité, je cherche la simplicité, j’exige la simplicité, j’implore la simplicité. Elle est le composant essentiel, un atome, une particule élémentaire, de la complexité. Pour comprendre l’ensemble, il faut en connaître les détails. Pour observer les détails, il faut embrasser l’ensemble. La simplicité est une porte, un espace liminal même, vers la complexité, comme la complexité conduit à la simplicité. Être simple consiste à de départir des oripeaux inutiles, des traditions idiotes, de l’égo enflé. Être simple, c’est écouter, toucher, observer, ressentir, trouver le geste essentiel. C’est l’ébéniste devant une planche ; observer son aspect, son fil, ses nœuds, ressentir la pousse et la vie de l’arbre, décider de ce que deviendra cette planche dans le meuble, puis, prendre le ciseau, enfin, quand la somme des simplicités devient un tout.
J’aspire à la simplicité parce que j’aime la complexité et les choses, les personnes, les situations complexes. Je veux être simple pour embrasser la complexité et toucher l’essence du monde, de l’humain et de la pensée.
Vous savez comment l’histoire commence. Un cliché. Prenez une soixantaine de personnes. Certains se connaissent, d’autres non. Réunissez-les dans un hôtel tranquille au cœur des Alpes pendant trois jours autour de leur intérêt commun, le jeu. Appelez ça « convention ». J’appelle ça une immersion, voire une retraite. Une coquetterie, pour en atténuer, en partie, les effets de la fatigabilité sociale.
L’histoire se termine toujours ainsi. Le retour à la réalité est douloureux, j’y reviens fébrile. Les idées se bousculent, nourries par des heures de jeux, d’échanges et de découvertes. Elles partent dans tous les sens. Je suis pris d’une hyperactivité cérébrale. Alors, je dois lire, me documenter, jouer, explorer des biographies, lire encore, parler, correspondre, écrire, créer, expérimenter, jouer de nouveau. Question de survie. Puis, attendre la prochaine retraite ludique et créative à la montagne, à la campagne ou à la mer. D’ici là, mon cerveau se perd en spirales et en arborescences, entre trip et souffrance.
Inspiration, quatre secondes. Expiration, six secondes. Six fois, une minute. Cinq cycles, cinq minutes. Trente inspirations et trente expirations pour ralentir les flux synaptiques. Choisir un sujet et (hyper)focaliser pour produire.
Depuis un quelque temps, je m’interroge sur la notion de narration émergente dans le jeu de rôle. La notion est bien connue dans le jeu vidéo. C’est un sujet largement traité par les game studies depuis un peu plus de deux décennies. J’en garderai une définition communément admise : un phénomène d'histoires contextuelles inattendues apparaissant durant le jeu. La notion est à distinguer, toujours dans le cadre du jeu vidéo, du gameplay émergent (utiliser le système du jeu pour accomplir des actions non prévues par les développeurs) et la narration procédurale (utiliser le système du jeu pour construire un récit), que l’on retrouve aussi dans le jeu de plateau. Les rassemblements ludiques sont propices, évidemment, à des observations, des expériences et des discussions.
Dans le jeu de rôle sur table, plusieurs personnes se réunissent dans un monde imaginaire, autour d’un récit (ou de récits) qui évolue au gré de la conversation, des décisions et des résolutions, souvent par le hasard, des actions des personnages. De fait, mon questionnement est erroné. Le jeu de rôle est, par essence, un jeu à narration émergente. On s'aperçoit rapidement qu’une partie va produire des récits non prévus, quand bien même la structure première peut être rigide. Écouter les participants qui racontent leur partie est toujours stupéfiant, tant les histoires diffèrent. C’est d’ailleurs la beauté du jeu de rôle. Si l’univers de jeu est partagé, parfois coconstruit, les histoires racontées par les joueureuses sont uniques. On retrouve évidemment des points de convergence. Les divergences se trouvent dans les émotions du personnage ressenties par la joueureuse, les perceptions de l’univers de jeu, les interprétations de la joueureuse, et son propre théâtre mental, fréquemment avec le biais induit par une petite dose d’apophénie (comprise ici comme notre capacité à nous identifier à quelque chose qui semble absurde à première vue, mais qui finit par nous correspondre en raison de notre nature à trouver des schémas dans des questions complexes, même s'il n'y en a pas à l'origine, et non avec son sens psychiatrique).
Par ailleurs, je dois bien avouer que la théorie LNS, quand bien même elle est désormais obsolète de l’avis même de son auteur, ajoute à la confusion. J’ai lu, entendu, vu tellement de personnes se déchirer autour du ludisme, du narrativisme et du simulationnisme, pris comme des catégories et non des parties d’un tout. Comme si, chaque joueureuse, chaque MJ, défendait une chapelle sacrée, sans savoir vraiment ce qu’elle abritait. Peu avait réellement compris que ce modèle constituait avant tout une grille d’analyse pour les concepteurs et les game studies. Son obsolescence n’empêche néanmoins pas sa pollution, pardon, son influence, de quelques échanges. Je tranche. Le jeu de rôle est ainsi, par essence, un jeu narratif. Les participants sont là pour partager un univers, des aventures, des récits et construire une histoire. Point final.
“Narrative in a game is not a mechanic. It’s a form of a feedback.”
– Raph Koster (2012)
Reste la question première, celle de l’émergence. Dans la littérature consacrée aux jeux vidéo, on trouve une distinction intéressante entre le récit embarqué et le récit émergent (Amiri, Fouad. 2019. Narrative in Story-Driven Video Games: A Comparative Study of Emergent, Embedded and Mixed Narrative Techniques). Le premier est défini par « une structure rigide qui nécessite d'établir en amont tous les détails de l'histoire et de ses potentielles variations. Chaque décision et action du joueur lui permet alors de progresser dans l'arbre du récit préétabli » (Chauvin, Simon. 2019. Un modèle narratif pour les jeux vidéo émergents ). Les campagnes et les scénarios du commerce des jeux de rôle « classiques » (L’Appel de Cthulhu, D&D, Pathfinder, etc.) répondent souvent à cette définition, les livres dont vous êtes le héros, également. D’après Chauvin, « les récits émergents sont au contraire indéfinis et se manifestent sous des formes variables ». L’émergence est ici « la capacité d'un système à créer des comportements non explicitement prédéfinis, mais qui pourraient être dérivés de l'ensemble des règles de ce système ». On y retrouve les campagnes « bac à sable », entre autres. Certains jeux solo (journalling) ou épistolaires et les jeux construits sur des tables ou de l’hexcrawl, par exemple, entrent par ailleurs dans cette catégorie, en considérant les narrations procédurales comme une forme de narration émergente.
Jusqu’à présent, je ne me place que du côté du système de jeu qui conduit à une forme d’émergence qui dépasse, on le pressent, le cadre de la narration. Il sera aussi nécessaire de s’intéresser à « l’agentivité » des joueureuses (player agency, décrite, de manière générale, comme le phénomène par lequel un joueur estime que les actions qui lui sont proposées dans le contexte du jeu ont un sens et que son choix d'action a une incidence significative sur le contexte dans lequel il s'engage.), un point central dans la construction narrative (”Naked and on Fire”: Examining Player Agency Experiences in Narrative-Focused Gameplay.).
Le lecteur attentif aura remarqué que j’utilise trois termes, narration, récit et histoire, souvent de façon équivoque. Les sens usuels de la narratologie (Gérard Genette définit l’histoire comme la suite des événements et les actions qui se déroulent, le récit comme la représentation de cette histoire, la manière dont elle est racontée, et la narration comme l’acte de raconter l’histoire) le sont moins.
Voilà donc ce qui m’attend, en plus de la pile bibliographique accumulée en réfléchissant à la question : me former à la narratologie, interroger le rôle des joueureuses, et expérimenter la création de jeux à histoire émergente. Pas forcément dans cet ordre.
Tendresses
Mes gestes, mes regards, mes paroles ne manquent pas de cette tendresse que l’on décrit dans les dictionnaires. Mais, la tendresse qui m’intéresse est celle que l’on dévoile en public, que l’on éprouve sans se cacher.
J’ai de la tendresse pour Chloé.
Pourtant, je ne connais pas vraiment Chloé. Nous nous sommes croisés une fois, nous avons parlé deux fois au téléphone, nous avons échangé quelques messages sur les réseaux sociaux. Elle suit mes publications, je suis les siennes. Je voudrais qu’elle illustre mes projets, elle attend patiemment que je les termine.
J’ai de la tendresse pour Chloé depuis notre première rencontre. C’était à Cannes, dans les sous-sols du Palais des Festivals. Ma première participation au Festival des Jeux, et l’avant-dernière. Elle s’est posée devant le stand, son book sous le bras. Timide peut-être, je ne m’en souviens pas. Elle était la jeune illustratrice, j’étais l’éditeur. Elle m’a tendu son book. Je l’ai pris. Probablement avec trop de nonchalance, c’était le dixième ou le quinzième de la journée. Ils se ressemblaient tous plus ou moins : techniques impressionnantes, illustrations léchées, numérisées, colorisées, photoshopées. Peu d’âme, finalement. Chloé débarque avec ses aquarelles, ses crayonnés, ses erreurs et son authenticité. Quelques images numérisées, bien sûr, pour signifier « je maitrise aussi les standards de l’industrie ». Je m’attarde davantage au travail de l’artiste qu’à celui de la graphiste-qui-maitrise-les-standards. Ainsi, je sais que j’éprouve de la tendresse, d’abord pour les œuvres, puis pour Chloé, la turbo-féministe rageuse pyromane.
La tendresse n’est pas une préoccupation. Je ne me pose pas particulièrement de question sur le sujet. Je la ressens vers moi ou de moi. C’est à peu près tout. Jusqu’à cette question de Chloé sur un réseau social dont le boss vient de s’affranchir de toute forme de modération.
Exactement le genre de question que je ne devrais pas lire. Encore moins commencer à y réfléchir. Déjà, c’est quoi, la tendresse ? Je pique le truc de Lola Lafon.
Tendresse, nom féminin : Sentiment tendre d'amitié, d'affection, d'amour qui se manifeste par des paroles, des gestes doux et des attentions délicates. La tendresse d'une mère pour son enfant ; un élan de tendresse.
Voilà donc le cœur du problème. La tendresse aux mères, la froideur au reste. J’ai été, je suis, tendre dans l’intimité, à l’abri du foyer. Avec ma compagne, avec mes enfants. Avec mes amantes et mes amants, aussi. Certainement. Mes gestes, mes regards, mes paroles ne manquent pas de cette tendresse que l’on décrit dans les dictionnaires. Mais la tendresse qui m’intéresse est celle que l’on dévoile en public, que l’on éprouve sans se cacher.
Je suis de la génération des crises économiques, de la new wave, du grunge, de la chute du Mur, de Tchernobyl et du SIDA. Celle qu’on oublie, perdue entre les boomers et les millenials. Celle qui devait hériter des bienfaits des Trente Glorieuses. Et des libertés gagnées avec les pavés de 68. Summer of Love, amour libre, loisirs… Celle, aussi, dont les grands-parents avaient connu la Seconde Guerre mondiale, dont certains parents étaient partis se battre en Algérie. Autant dire que la tendresse n’était pas tellement le truc des pères et des grands-pères. Élevés à la dure, au travail dès le plus jeune âge pour aider à la ferme, pour eux, le geste de tendresse n’existait simplement pas. Par pudeur peut-être, par ignorance aussi. Un homme, ça ne pleurait pas. Enfin, pas devant les autres.
Je ne me souviens d’aucun geste de tendresse dans ma famille. J’ai pourtant grandi dans une famille aimante. Ma mère était présente et protectrice. Mon père était encourageant et ne cachait pas sa fierté quand ses fils devenaient des humains décents. Mes grands-parents étaient aimants, sans l’ombre d’un doute. Aucune démonstration de tendresse, cependant. De la pudeur. Seulement de la pudeur. Autant que je m’en souvienne, ce n’est pas non plus l’arrivée dans l’activité sexuelle qui m’a fait découvrir une quelconque forme de tendresse. L’éducation sexuelle devait être abordée au collège. De ça je me rappelle. La prof de SVT, une ancienne, recrutée avant 68, était consciencieuse. Les programmes étaient formels, mais pas particulièrement explicites. Il fallait aborder les organes reproducteurs et leur utilisation en vue de la pérennité de l’espèce. Remarquez bien qu’il n’est pas question de plaisir, les hippies de 68 ne concevaient pas encore ledit programme. La prof, consciencieuse donc, s’appliqua à nous enseigner la reproduction des cailloux. Depuis, je dois bien avouer mon émoi quand j’observe une éruption volcanique. Tous ces fluides visqueux, brulants, qui jaillissent et s’écoulent lentement. La décennie durant laquelle j’ai découvert la sexualité s’affranchissait plutôt facilement de la tendresse amoureuse. Un héritage des soixante-huitards. Jouir comme je veux, avec qui je veux, quand je veux. La promesse de libération sexuelle s’était mue en une forme de compétition de baise. Les hommes, et par conséquent les jeunes hommes qui les imitent, devaient estimer que les femmes, désormais libérées sexuellement, étaient disposées à tout accepter, tout le temps, et encore plus si c’était athlétique. Chez les gays, pareil. Sexe, drogue et YOLO. Jusqu’au SIDA. Je ne sais plus si les premières formes de tendresse masculine que j’ai rencontrées viennent des milieux gays. Avec la maladie, le sexe pour le sexe était une roulette russe. Les caresses ont remplacé le cul. Mais pas les victimes. Ni apaisée la rage.
C’est encore loin de ce que je recherche. Pas la tendresse des dictionnaires, mais celle que moi, humain se définissant comme masculin, exprime publiquement et ouvertement. Je crois que j’ai découvert cette expression de la tendresse dans la mélancolie. Le trait de caractère qui me correspond le mieux. Plus encore, je me définis comme un mélancolique. Je le revendique. À la fois envahi d’un bonheur intense et d’une profonde tristesse par un paysage, un sourire, un détail, un son, quelques mots… La mélancolie est intimement liée à la capacité à chercher la beauté, à s’émerveiller, à imaginer, à s’extraire du quotidien. C’est précisément ici que réside la douleur. On ne s’extrait pas du quotidien. Il n’en reste pas moins que cette tendresse mélancolique est l’exact opposé de toutes formes de cynisme. De ça j’en suis heureux. La tendresse que j’éprouve pour Chloé est de celle-ci. Elle est une extension de ce que je ressens devant ses œuvres qui touchent exactement les points sensibles de ma mélancolie.
C’est trop facile. La mélancolie me permettrait ainsi d’inonder le monde de ma tendresse. Et pourquoi pas la sensibilité à l’art ? L’empathie ? Non, je ne peux pas m’en contenter.
C’est, une fois encore, dans les ténèbres que j’irai puiser. Tout commence par le jeu de rôle. Une part essentielle de ce que je suis. Imaginer des aventures incroyables, explorer des mondes fabuleux, interpréter des personnages à l’infinie variété. Vivre mille vies. Longtemps, les potes et moi avons joué « gentiment ». De temps à autre, il était question de personnages à la moralité discutable. Un de mes kinks rôliste est de pousser le curseur, de jouer avec les limites, parfois de les franchir. Je trouve sain et cathartique de se frotter à un imaginaire sombre, très sombre, voire hardcore. Autour d’une table, peu de chance de finir en taule, en HP ou six pieds sous terre. À jouer dans un imaginaire commun particulièrement trash, il devient nécessaire de s’assurer que tous les participants y prennent du plaisir. Cela tient en deux mots. Le premier, magique : safeword. Le second, la clé, la source : aftercare. L’emprunt au vocabulaire BDSM n’est pas fortuit. De mes expériences, discussions, lectures et réflexion, le parallèle entre jeux de rôle et BDSM me semble assez évident. Nous jouons avec nos limites, les poussant pour les éprouver. Nous les franchissons parfois pour découvrir d’autres horizons. Toujours dans le consentement. Toujours avec l’idée que ce sont des jeux. Nous jouons avec nos peurs, nos douleurs, nos pulsions, avec ce qui nous révulse aussi. Nous explorons nos ténèbres. Quand la session se termine, les participants prennent soin les uns des autres avant de revenir à la réalité. J’ai découvert ici une profonde et authentique forme de tendresse. Dans l’abandon des masques et des armures sociales. Sans jugement aucun. Simplement prendre soin de l’autre. Simplement dévoiler sa tendresse.
INCIPIT, subst. masc. inv. : Premiers mots d'un manuscrit, d'un texte ; début d'une œuvre musicale. En référence à la locution latine que l'on trouve au début des manuscrits latin du Moyen Âge : incipit liber « ici commence le livre ».
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